Mme de Gobemouche, qui avait de la raison, du bon sens et de l’ironie, comme presque toutes les femmes de France, s’impatientait de ce carnaval.

« Pauvre sot », disait-elle à son mari (car elle avait le franc parler d’autrefois), « tu ne vois donc pas que ces pique-assiettes te tournent la tête ? Il te sied bien de trouver le monde mal fait. Ton aïeul le tisserand et ton grand-père le drapier n’étaient-ils pas sortis du peuple ? Les a-t-on empêchés de s’enrichir ? Toi et tes pareils, avec vos histoires à dormir debout, vous ferez si bien qu’à force de vouloir que les choses soient autrement qu’elles ne sont, vous mettrez le feu au royaume. Alors on pourrait bien voir Monsieur le fermier général à la lanterne. »

M. de Gobemouche se fâchait de ce langage. Il répliquait à sa femme qu’elle n’entendait rien au progrès des lumières. Quant à lui, il se ferait toujours gloire d’être philosophe.

D’ailleurs, s’il était l’ennemi des abus en général, il s’accommodait de ceux dont il profitait en particulier. Les finances étaient assurément ce qui demandait la réforme la plus pressante dans le royaume de France. Mais M. de Gobemouche se souciait peu de cette réforme-là et ses commis faisaient rentrer sans pitié les impôts qu’il prenait à ferme.

C’est ainsi qu’on parvint à la grande Révolution, dont M. de Gobemouche fut tout de suite un fervent adepte. Il fut député à l’Assemblée constituante et, par enthousiasme civique, il renonça à la particule. Le citoyen Gobemouche n’en fut pas moins porté, en 1793, sur une liste de suspects, ayant été dénoncé comme aristocrate par la section de son quartier. Sa femme, qui prévoyait depuis longtemps que ces aventures et ces désordres finiraient mal, lui procura un habit grossier et, sous ce déguisement, il réussit à quitter Paris.

M. de Gobemouche n’avait jamais vu la campagne que dans les allées de son parc et la nature que dans les livres de Jean-Jacques Rousseau. C’est pourquoi il se sentit tout gauche et vite harassé lorsqu’il se trouva sur la grand route, obligé de demander asile dans les granges. Il ne fit pas comme son ancien collègue, le savant Condorcet, qui fut pris pour n’avoir pas su dire, à l’auberge, de combien d’œufs il voulait son omelette. Mais, au moment où le fugitif traversait un village, son air embarrassé éveilla les soupçons. Il dut montrer ses papiers qui le présentaient comme un charron du Perche rentrant au pays. Cependant ses mains blanches témoignaient qu’elles n’avaient jamais manié que la plume dont il avait écrit le traité de l’Égalité selon la loi naturelle. Les sans-culottes du lieu s’étonnèrent d’un charron qui n’avait pas les paumes calleuses. Ils lui posèrent sur son prétendu métier des questions auxquelles il fut incapable de répondre, car il ne connaissait l’art de construire les voitures que par l’Encyclopédie de M. d’Alembert. Ainsi le progrès des idées philosophiques avait perdu M. de Gobemouche et la philosophie ne servait pas à le sauver.

Ramené à Paris, il fut traduit devant le tribunal révolutionnaire où siégeaient plusieurs réformateurs de la société qu’il avait jadis nourris à sa table et qui le condamnèrent à mort de peur d’être accusés d’avoir fréquenté un aristocrate. Quelques jours plus tard, il fut conduit à la guillotine, et la charrette passa rue Saint-Honoré devant son hôtel. Alors l’infortuné Gobemouche évoqua ses illusions anciennes et le souvenir de son aïeul Jean-François qui, lui aussi, avait cru sur parole les mensonges du charlatan.

« Encore, se dit-il, la crédulité n’avait-elle coûté que vingt sols à mon arrière-grand-père. S’il avait gardé sa mauvaise dent, il gardait sa tête sur ses épaules, tandis que j’ai fait tout ce que j’ai pu pour que la mienne fût coupée. O naïveté funeste ! O don fatal de ma race ! Plus nous sommes grands, et plus nos sottises se paient cher ! »


La Révolution fut une mauvaise affaire pour la famille Gobemouche. Lorsque le fils du fermier général guillotiné voulut entrer en possession de son héritage, la fortune des drapiers était partie en fumée. Ce qui n’avait pas été confisqué ne représentait plus qu’un paquet d’assignats sans valeur. Quant au domaine de Vouziers, il se trouvait dans le voisinage de l’Argonne, et les Prussiens, à leur entrée en France, l’avaient ravagé. C’était leur première invasion, et ils ne devaient pas revenir moins de quatre fois par la suite.