Pour tout patrimoine, le jeune Gobemouche avait sa bonne mine, de la bravoure et le prénom de Lycurgue que lui avait donné son père, en signe d’admiration pour les héros républicains de l’antiquité. Comme la Révolution était entrée dans des guerres qui devaient durer plus de vingt ans, on avait besoin de soldats. Lycurgue Gobemouche s’engagea et il fit de nombreuses campagnes. Il eut le typhus à Toulon, la peste à Jaffa et il était capitaine quand un boulet lui emporta une jambe à Essling, à deux pas du brave Lannes.
— Comment t’appelles-tu ? lui demanda l’Empereur.
— Gobemouche, Sire, répondit le blessé.
— Voilà la sorte d’hommes qu’il me faut, murmura Napoléon pensif. Et il retint ce nom. En effet, pour ses batailles, aussi stériles que glorieuses, il lui fallait ces Français naïvement enthousiastes dont il prodiguait le sang.
Napoléon Ier a laissé la France appauvrie et plus petite qu’il ne l’avait trouvée. Mais il avait pour principe de récompenser le soldat. Le capitaine Gobemouche entra dans l’administration et, devenu préfet, put restaurer son domaine.
Cette nouvelle splendeur dura peu. Les mauvais jours de l’Empire arrivèrent. De nouveau, l’étranger en armes envahit notre pays, pillant ce qu’il rencontrait sur son passage. En 1814 et en 1815, Vouziers, décidément placé sur une route dangereuse, fut ravagé deux fois. Le temps n’était plus où les habitants de la ville vivaient en paix, élevant leur famille dans la sécurité de l’existence et des biens.
Tout ce que Lycurgue Gobemouche avait gagné aux guerres de l’Empire, c’était, avec sa jambe de bois, ses souvenirs de campagne. Il les écrivit pendant ses années de vieillesse, pestant et jurant contre le retour de la monarchie légitime et contre la sagesse du roi Louis XVIII, qui relevait la France de ses désastres et de ses ruines, la mettait à l’abri des invasions et se regardait comme chargé, avant toute chose, d’éviter des batailles de Waterloo.
Le fils du capitaine à la jambe de bois s’appelait Agénor. Il débuta dans le monde comme poète romantique. Il avait la taille élancée, de longs cheveux, un front rêveur et des gilets de couleur éclatante. Il composait des ballades où l’on voyait des chevaliers, des châtelaines prisonnières, des pages fidèles, sujets qui ornent encore les pendules de nos vieilles maisons de campagne. Le poète élégiaque releva la particule abandonnée par son grand-père et il y eut de grands succès dans les salons de Paris pour Agénor de Gobemouche. C’est ainsi qu’il épousa une héritière au cœur poétique dont la famille avait fait fortune dans le sucre de betterave, au temps du blocus continental.
Vers la trente-cinquième année, sous le règne de Louis-Philippe, le comte Agénor de Gobemouche commença à devenir chauve, ce qui donnait du sérieux à sa physionomie, et à prendre de l’embonpoint, ce qui ajoutait de la gravité à sa démarche. Il avait renoncé depuis quelque temps à la poésie lyrique, mais, avec la fortune, d’autres ambitions lui étaient venues et il fut élu député de l’arrondissement de Vouziers.