A la Chambre, le comte Agénor de Gobemouche siégea sur les bancs du parti libéral, et, plus il allait, plus ses opinions étaient avancées. Il est vrai qu’il ne croyait pas aux chemins de fer. Il pensait, avec M. Thiers, que ce joujou n’irait jamais au delà de Saint-Germain et, avec M. Arago, que les voyageurs prendraient des fluxions de poitrine en sortant des tunnels, par suite de la différence des températures. Mais il croyait énergiquement que les peuples étaient faits pour s’entendre comme des frères et pour former une Sainte-Alliance d’où sortiraient les États-Unis d’Europe. Il s’intéressait aux Hongrois, aux Polonais, aux Italiens et même aux Allemands, qui comptaient alors parmi les nationalités opprimées et souffrantes, et dont le sort le touchait beaucoup plus que l’avenir de la nation française. Il était convaincu, enfin, que toute vérité réside dans la démocratie et que la foule a toujours raison.
Aussi la Révolution de 1848 trouva-t-elle Agénor de Gobemouche disposé à l’enthousiasme. Il fit bénir un arbre de la liberté sur la pelouse de son château de l’Argonne, nouvellement reconstruit. Aux élections, il se présenta comme ouvrier de la pensée, ayant occupé sa vie à l’étude de la question sociale. Cependant, il eut la mortification de se voir préférer un prolétaire véritable et, le soir du vote, la foule chanta sous ses fenêtres :
A genoux devant ma casquette,
Chapeau bas devant l’ouvrier…
L’ancien député libéral fut troublé par ces événements et plus encore par ceux qui suivirent. En effet, le neveu de l’empereur Napoléon s’empara du pouvoir et le peuple, par sept millions de suffrages, l’approuva d’avoir pris la dictature et relevé l’Empire. Le comte Agénor ne savait plus s’il devait exécrer l’auteur du coup d’État qui avait renversé la République, ou vénérer en lui l’élu et l’oint de la démocratie.
Dans ce doute, il achevait de vieillir, en attendant l’heure où les peuples libérés se donneraient la main et se traiteraient en frères, lorsqu’il devint évident que les Allemands n’étaient pas animés pour nous de sentiments fraternels. M. de Gobemouche se figurait encore une Allemagne peuplée de burgraves, d’ondines et de philosophes fumeurs de pipes pacifiques, lorsque des légions d’hommes roux, coiffés du casque à pointe et armés de fusils à aiguille, s’abattirent sur la France comme les hordes des temps barbares. Plus les invasions se multipliaient et plus elles étaient cruelles, plus elles laissaient la France dévastée. Le règne de Napoléon III finissait encore plus mal que celui de Napoléon Ier et jamais la famille Gobemouche n’avait été à ce point victime de sa crédulité traditionnelle.
Les fils du comte Agénor, — car la famille était toujours brave, — s’étaient engagés pour défendre la patrie. L’un d’eux fut tué à Bapaume. L’autre suivit, quoique blessé, la retraite de Bourbaki dans la neige et par le terrible hiver, et n’échappa que par miracle à la mort. Quant à M. de Gobemouche lui-même, pris comme otage par les Allemands, il fut contraint de monter sur les locomotives, sous prétexte que les francs-tireurs attaquaient les trains. Dans ces conditions, qu’il n’avait pas prévues, non plus que M. Arago, il prit une fluxion de poitrine dont il mourut.
Ainsi, d’âge en âge, les Gobemouche se montraient pareils à eux-mêmes : braves et loyaux, laborieux et spirituels, mais toujours naïfs et dupés. Qu’ils fussent artisans, grands seigneurs, financiers ou soldats, ils savaient faire leur devoir aussi bien que leur fortune. Mais ils ne raisonnaient pas sur la chose publique. Ils étaient incapables de rattacher les effets aux causes et de comprendre pourquoi ils souffraient dans leur personne des événements de l’histoire. Tour à tour guillotinés, amputés, ruinés, envahis, fusillés, ils continuaient à subir ces malheurs et même à les appeler sur leur tête par la déplorable inclination qui les portait à admettre comme vérités révélées toutes les sottises de leur époque et jusqu’aux mensonges de l’ennemi.
Un vieux proverbe de nos campagnes dit que l’expérience des pères est perdue pour les enfants. En effet, l’histoire de la famille aurait dû, surtout après la démonstration si cruelle de 1870, mettre les Gobemouche en garde et leur apprendre à être méfiants. Il n’en était rien.