Dans les premières années de notre siècle, un des maîtres de forge les plus puissants de la région des Ardennes avait coutume de dire, au moins deux fois toutes les vingt-quatre heures, en se frottant les mains, qu’il « marchait avec son temps ». M. Degobemouche (il avait donné à son nom cet aspect de haute bourgeoisie, plus convenable à un âge d’égalité et aux grandes affaires), administrait de nombreuses sociétés anonymes. En effet, le nord-est de la France, grâce à la découverte des mines de fer, était devenu d’une activité et d’une prospérité prodigieuses.
Ce qui était inquiétant, c’était que les Allemands eussent cette richesse à portée de la main : le bassin de Briey-Longwy renferme à lui seul des milliards de minerai de fer et ce minerai, justement, s’épuisait en Allemagne, qui en avait grand besoin. Aussi les métallurgistes de là-bas cherchaient-ils les occasions de se mettre dans les bonnes grâces de leurs confrères français, pour mieux dériver vers les usines Krupp l’acier qui servirait à fondre des obus et des canons géants.
M. Degobemouche, qui marchait avec son temps, savait bien que la guerre était impossible. Les Allemands n’avaient aucun intérêt à la déclarer et un peuple d’une « culture » aussi avancée ne commettrait jamais ce forfait contre la cause humanitaire. D’ailleurs, la France ne ferait jamais la guerre non plus. Donc il était absurde de craindre un conflit. M. Degobemouche réprouvait les réactionnaires qui s’hypnotisaient sur les souvenirs de 1870 et qui perpétuaient la défiance et l’hostilité entre deux peuples également épris de progrès et faits pour s’entendre. Aussi donnait-il lui-même l’exemple du rapprochement franco-allemand et il ouvrait toutes grandes les portes de ses usines et même de ses conseils d’administration aux ouvriers, aux ingénieurs et aux banquiers d’outre-Rhin. Quand on marche avec son temps, on n’a pas de préjugés, on ne connaît pas de frontières et l’on n’a pas de préférence pour les prolétaires de tel ou tel pays.
Il y avait depuis longtemps, dans les vastes ateliers et les hauts fourneaux qu’administrait M. Degobemouche, un certain docteur Kindermorder qui possédait la confiance du patron. Le docteur Kindermorder, délégué de la Deutschfranzœsische Bank de Berlin, n’était pas joli à voir. Il avait l’œil fuyant derrière ses lunettes d’or. A table, il mangeait d’une façon pénible pour ses voisins. Il formait sur son couteau des pyramides de viande et de légumes qu’il introduisait d’un seul coup dans sa bouche, la tête renversée en arrière. Il se curait les dents avec sa fourchette, qui lui servait ensuite à peigner sa barbe jaune et rude, tandis qu’il citait la Paix perpétuelle de Kant et qu’il déclamait des strophes idéalistes de Schiller. M. Degobemouche l’écoutait avec attendrissement et il rêvait de donner sa fille en mariage à ce noble fils de la Germanie, dans l’idée qu’une femme française corrigerait vite ses légers défauts d’éducation.
Mais les jeunes Degobemouche appartenaient à une génération nouvelle qui n’aimait pas les Allemands ; Guy, l’aîné, en voulait à Kindermorder qui lui avait cruellement tiré les oreilles quand il était petit. Guy savait que l’ingénieur brimait les ouvriers français, surtout les vieux, ceux qui portaient le ruban vert de 1870. C’est pourquoi Guy surveillait le délégué de la Deutschfranzœsische Bank dans l’espoir de le prendre en défaut et de se venger.
Un jour, le jeune homme se crut sûr de son fait.
— Papa, dit-il à M. Degobemouche, Kindermorder est un espion. J’en ai la preuve. Il va toujours se promener avec son appareil photographique du côté des forts et il a toutes sortes de calepins qu’il remplit de notes en langage convenu.
M. Degobemouche reprocha vivement à Guy de s’être méfié d’un collaborateur de son père qui était en même temps un hôte. Il lui dit que, par là, il s’était fait espion lui-même et qu’au surplus le docteur Kindermorder était une nature trop élevée et trop idéale pour exercer un si vil métier.
Mais Guy n’abandonnait pas son idée, et il continuait d’observer l’ingénieur. Celui-ci avait construit sa villa sur un plateau qui domine Vouziers. Dans l’été de 1913, il fit installer deux vastes plates-formes bétonnées sous prétexte de disposer un jeu de tennis.
— Cette fois, se dit Guy, je le tiens. Il prépare des emplacements de canons pour la guerre future. Et il s’empressa de communiquer ses soupçons à son père. Mais M. Degobemouche s’emporta.