Cependant le prince Tanore ayant su comment Baduc, sans avoir consommé le mariage, avait fui la princesse Gandour, demanda au ministre Samar un rapport sur les résultats des prix de vertu. Il apprit ainsi la fin misérable d’Yokim, la séparation de Sakatlava et de Rébecca, la félicité sans mélange de Rahadita et de Rahadit. Samar, connaissant enfin son maître, se garda cette fois de conclure qu’il l’avait bien dit. Et lorsque le conseil fut assemblé, le prince Tanore décida lui-même que la coutume des Samnites serait abolie dans le royaume de l’Inde.

— Peut-être, avança malignement Samar, serait-il bon d’établir par une loi que tous les sujets de Votre Majesté Très Lumineuse devront, comme Rahadit, se fiancer dès l’enfance à une jeune vierge de leur rang.

— Gardons-nous de légiférer, lui répondit Tanore.

CROQUEMITAINE

Ubique dæmon !

Salvien.

Lorsque le jeune Hervé fut sur le point de naître, sa mère dit un jour :

— Si c’est un garçon, je ne veux pas qu’on l’effraie avec des contes de nourrice. Ces fables ridicules font des enfants peureux. J’élèverai le mien sans le secours ni de Croquemitaine ni du père Fouettard.

Ce fut un garçon qu’envoya le ciel et sa mère tint parole. Déjà, pour Hervé, un sens s’attachait aux mots. Déjà il connaissait les chiens qui aboient et qui mordent, les chats qui griffent, les vaches qui meuglent, les ânes qui ruent, la ronce qui déchire et la cuisante ortie, tout ce qui, dans la nature, entoure l’homme de périls et lui enseigne la prudence. Mais il ignorait les divinités de la Peur.

Cependant les filles de la Nuit et de l’Erèbe visitaient parfois sa poitrine. Tantôt elles lui conseillaient de résister par la violence à la servante Léonie qui, armée d’une éponge, se disposait à l’asperger d’une eau lustrale et savonneuse. Tantôt, sombre, muet, méditant les affronts et l’injustice, il se retirait, tel le fils de Pélée, dans le coin où le vigilant Cyrille range les plumeaux et l’encaustique. En vain deux ambassades se succédaient auprès de l’opiniâtre Myrmidon. Les Furies lui inspiraient de répondre aux douces prières par des trépignements et des clameurs aiguës.

Alors, contre Tisiphone et Alecto, la servante Léonie, consultant la sagesse des siècles, invoqua d’autres puissances. D’une voix sinistre et caverneuse, qu’elle accompagnait de coups violents frappés au mur de la cuisine, elle annonça l’arrivée de l’Être terrible qui emporte et mange les petits enfants. Ainsi se révéla le prince des ténèbres.