La tasse aux pavots fut mise à mal par l’usurpateur qui la jeta à la tête d’un plénipotentiaire du roi de Prusse. Cette scène historique, reproduite par la gravure, orne les biographies de l’illustre capitaine.

L’injure du temps est moins redoutable que la brutalité, la maladresse et la négligence des hommes. Une à une, les pièces du service disparurent. Lorsque le palais royal fut pillé, au lendemain d’une insurrection, il ne restait plus que la tasse aux œillets et la tasse aux giroflées. Un émeutier s’en empara et les mit dans ses poches. S’étant enivré en route, il tomba, et, de la porcelaine aux œillets, ne rapporta que des tessons. Sa femme prit les giroflées qui, par miracle, étaient intactes. Mais n’ayant pas la conscience tranquille parce que c’était le fruit d’un larcin, elle les cacha dans son armoire : « Pour que je puisse, se dit-elle, vendre sans péril cet objet volé, il faudra une guerre ou une autre révolution. »

Elle n’eut pas à attendre beaucoup. Car depuis qu’il y a des hommes, il est rare qu’une génération ait eu le temps de disparaître sans avoir vu une catastrophe ou deux. La ville étant assiégée par l’ennemi et le pain étant devenu cher, la femme de l’émeutier porta la tasse chez un brocanteur juif qui nia qu’elle fût de vrai saxe, se plaignit que le commerce allât mal, et, à la fin, en offrit vingt sous.

Quand la paix fut venue et que la prospérité commença de refleurir, le juif mit la tasse à son étalage dans l’idée de la vendre deux écus. Un jour, ayant vu un monsieur décoré qui la regardait d’un air de connaisseur, il décida de ne pas la céder à moins de vingt francs. C’est alors que, pour la tasse aux giroflées, une carrière nouvelle s’ouvrit.


A l’approche du 1er janvier, M. de Mesnilblanc se souvint qu’il devait, comme chaque année, un cadeau à Mme la marquise de Noirmoutier, sa cousine. En passant devant la boutique du juif, il aperçut la tasse, en fit l’emplette, et, l’accompagnant de chocolat et de ses vœux, il l’offrit à la douairière. De même que la femme du révolutionnaire pillard, la vieille dame rangea la tasse et se promit de la conserver en souvenir de son cousin.

Quelques années plus tard, M. de Mesnilblanc étant mort, Mme de Noirmoutier perdit ses scrupules. Elle était un peu avare, ou plutôt économe de son bien, et elle conciliait les obligations du monde avec sa haine de la dépense. Lorsque la jeune Irène de Mesnilblanc lui annonça son mariage avec le vicomte de Manoirmoreau, Mme de Noirmoutier pensa que la tasse et la soucoupe feraient, en raison de l’éloignement des parentés, un présent de noces très convenable.

J’ai connu une femme qui ne pouvait assister à un mariage sans pleurer. Que n’aurait pas dit la tasse si elle avait pu raconter tout ce qu’elle vit à partir de ce jour-là ! Devenue cadeau circulaire, elle passa de main en main. Son destin l’enchaînait. « Marche, marche », disait-il. Et, sans répit, elle continuait son tour. Dans les soirées de contrat, elle reprenait sa figuration. Elle sut par cœur son Tout-Paris et s’éleva presque à l’almanach de Gotha.

Lorsque le vicomte de Manoirmoreau épousa Irène, il n’y avait pas, dans la société, de jeune homme plus vertueux. Chose rare pour un sous-lieutenant, on disait même qu’il se mariait vierge. D’abord il aima beaucoup Irène. Et puis, il fit comme il est dit dans le Supplément au voyage de Bougainville : il se dissipa après qu’il se fut appliqué. Irène apprit son malheur, et, s’estimant offensée, se retira dans sa famille. Plus tard, elle comprit mieux la vie et s’aperçut qu’il resterait peu de ménages si toutes les femmes trompées prenaient au tragique les cas comme le sien.

Cependant la communauté se liquida. Et aucun des époux ne voulut de la tasse qui, avec les fiançailles et les noces, ne rappelait que d’amers souvenirs. Les giroflées furent vendues aux enchères publiques.