Elles retournèrent chez un antiquaire de la rue Tronchet qui en demanda cinq louis à M. Delapaume, le célèbre raffineur. L’antiquaire avait deviné tout de suite que M. Delapaume voulait mettre cinq louis à un cadeau et qu’il avait arrêté ce chiffre dans sa tête avant d’avoir ouvert la porte du magasin. Il essaya pourtant de marchander, mais l’antiquaire avait l’habitude de la clientèle riche : « Pour un autre que vous, dit-il, ce serait cent cinquante francs. » Bien que ce manège ne lui fût pas nouveau, M. Delapaume se sentit flatté et n’insista pas.

Il commanda un écrin pour la tasse, mit dedans sa carte et celle de Mme Delapaume, et l’envoya à Mlle Durand de l’Aube, de la grande famille des Durand de l’Aube, qui épousait le fils du baron Minard, banquier et administrateur de sociétés diverses. La soirée de contrat fut éclatante. On y voyait les plus belles perles, sinon les plus belles épaules. Et, parmi la foule des cadeaux, les giroflées se firent des relations qu’elles revirent toujours avec plaisir. Car, semblables aux étoiles qui naviguent de concert dans l’espace, les présents de noces obéissent à la loi de gravitation de la société.

Les Dupont de l’Aube n’avaient pas de moins fortes traditions que les Minard. Ces deux familles, dont l’une s’était enrichie par les biens nationaux et l’autre dans les fournitures de guerre, joignaient à l’esprit d’acquisition l’esprit de conservation qui est encore plus précieux. La tasse fut mise dans une vitrine où elle resta quelques années. Les objets eux-mêmes connaissent le calme dans les maisons rangées et dans les ménages unis. La paix et la prospérité domestiques ne vont pas sans ordre, de même que l’ordre ne va pas sans un peu de calcul et de restriction.

Cependant, en elle-même, la jeune baronne Minard méditait de rendre la tasse à sa destination primitive et d’en faire don à d’autres époux. Elle attendait seulement que le temps moral fût écoulé. L’occasion lui sembla venue lorsque M. Cornet des Angles, sous-directeur du Crédit général, unit ses jours à ceux de Mlle Malenpièce, fille du puissant armateur. Au bout de six mois, ce couple harmonieux, considérant que ses frais de premier établissement avaient été lourds, fit l’économie d’une dépense aux fiançailles d’Anatole de Courtepointe et de Berthe de Longpré.

Je revis la tasse aux giroflées à l’exposition des cadeaux. C’était un très beau mariage. Les Longpré, dont Quenu était le vrai patronyme, étaient justement fiers d’une alliance avec les Courtepointe, parmi lesquels on comptait un duc. Cependant Anatole avait des dettes et il était joueur. La dot opulente de Berthe fut mangée en peu de temps. Les Quenu se lassèrent de payer les créanciers. Le papier timbré parut, l’huissier instrumenta. A la requête de M. Amidieu, usurier et bookmaker, la tasse fut saisie avec le bâton fleurdelisé du maréchal de Courtepointe, une mèche des cheveux du grand dauphin, l’éventail de Marie Leczinska et quelques autres souvenirs historiques auxquels Anatole n’attachait qu’un médiocre prix.


Pour la tasse revenue chez l’antiquaire, ce fut le principe de nouvelles courses dans le monde, et, aux expositions rituelles de présents nuptiaux, de rencontres avec des objets voués au même sort et qu’elle avait toujours plaisir à revoir. Il y avait un plat de vieux Vincennes, son voisin ordinaire, avec qui elle échangeait des souvenirs. Elle souriait à une tabatière qui avait appartenu à Napoléon ou qui, du moins, le prétendait. Elle reconnaissait de loin une pièce de Malines, une miniature qui était un faux Isabey et plusieurs ongliers.

C’est ainsi qu’elle entra chez M. du Châtelet. Ce gentilhomme n’avait pas craint d’épouser la spirituelle Alyette de Chantecœur qui avait dix-sept ans de moins que lui. Alyette aimait les lettres et les sciences auxquelles son mari, grand chasseur, n’entendait rien. Elle versait même un peu dans l’astronomie. Un jour, à des signes non équivoques, M. du Châtelet découvrit que sa femme entretenait une liaison coupable et adultère avec M. Daniel Bonnefoi, philosophe qui dînait en ville, auteur de travaux célèbres sur l’intuition différenciée.

M. du Châtelet, qui était sanguin et violent, entra dans une grande colère quand il se fut assuré de son infortune. Il songea d’abord à tuer sa femme. Mais cette idée, aussitôt traduite en image, lui répugna et fut remplacée par cette autre qu’il aurait beaucoup plus de plaisir à tuer M. Daniel Bonnefoi dont, au surplus, les propos obscurs et prétentieux l’impatientaient. Cependant, comme il méditait sur le choix de l’arme avec laquelle il vengerait son honneur, un souvenir lui revint en tête. M. du Châtelet, qui lisait peu, avait pourtant retenu, de je ne sais quel auteur, cette phrase qui s’appliquait à son arrière-grand-oncle : « Voit-on M. du Châtelet levant sur M. de Voltaire un poignard romantique et homicide ? » Ce rapprochement historique fit sentir au mari outragé le surcroît de ridicule qu’il encourait. Il vit la difficulté d’expliquer au cercle l’assassinat du philosophe. Et il en perdit le goût du meurtre et du sang.

Néanmoins il restait agité, avec une forte envie de briser quelque chose. Comme il arpentait son salon au milieu de réflexions confuses, il aperçut la tasse aux giroflées et il lui sembla qu’elle le regardait ironiquement. Cet objet lui rappelait le jour où il avait donné son nom à l’infidèle. Il fut pris soudain de haine pour la tasse et il eut envie, pour calmer ses nerfs, de la jeter contre la cheminée. Mais, ayant renoncé au crime passionnel, il lui parut mesquin de détourner sa fureur sur la porcelaine innocente qui, ce jour-là, fut sauvée.