M. du Châtelet dévora son affront et en prit son parti, sur le modèle de son sage grand-oncle, laissant au temps le soin d’arranger tout. Et il arriva que le mariage de M. Daniel Bonnefoi, élu depuis peu membre de l’Académie des sciences morales, fut annoncé. M. Daniel Bonnefoi épousait Esther Rubenson, dont la mère tenait aussi un salon philosophique. M. du Châtelet, se rappelant la circonstance dans laquelle il avait failli être assassin, puis vandale et iconoclaste, proposa à sa femme de donner la tasse aux nouveaux époux.
J’étais là le soir où, chez Mme Rubenson, Paris défila devant les cadeaux. Toujours fraîches et pimpantes, les giroflées étaient à leur poste, heureuses de revoir tant d’êtres familiers, jusqu’à l’homme de police déguisé en homme du monde qui veille sur les pierreries.
Alyette aussi était là. La colère et le dédain la rendaient plus belle encore. Et, dans ses mains nerveuses, elle tenait un long éventail topaze dont les plumes vibraient comme des flammes. A un moment, elle se trouva près de M. Daniel Bonnefoi et lui adressa ces mots vengeurs :
— Mes compliments, mon cher, votre philosophie fait des consciences souples et des idéalistes pratiques. Le parasitisme vous a mené loin. Savez-vous le nom que vous méritez ?
M. Daniel Bonnefoi devint cramoisi et redouta qu’Esther Rubenson eût entendu ce propos. Il balbutia quelques protestations d’un air si piteux qu’Alyette, saisie de dégoût, le quitta en lui disant d’aller dormir avec sa juive. Cependant elle lui tourna le dos si brusquement que l’éventail topaze, balayant la table, enveloppa dans ses plis la tasse aux giroflées qui alla se briser contre le plat de vieux Vincennes avec un sec tintement.
Je vis le désastre. La dernière survivante du service royal avait fini sa carrière. Et comme je regardais les restes de la tasse, M. du Châtelet, à qui cette petite scène n’avait pas échappé, s’approcha de moi et me dit :
— Elle était fragile comme la fidélité des femmes, comme la constance des hommes, comme le bonheur. Et il ne lui restait rien à apprendre sur notre pauvre humanité.
POLIOUTE
Il était garçon chez Levreau, marchand de vin, et il portait un tablier de serpillière. Le père Levreau préparait pour les cochers de la cuisine bourgeoise, et, parfois, des messieurs retenaient la petite salle du fond où ils dînaient en partie fine. On venait là pour le poulet sauté. On y buvait un Fleurie qui sentait vraiment la fleur. Et les habitués taquinaient Polioute.
Il est temps de dire l’origine d’un surnom qui était toute son histoire.