Symmaque. — Parce que, loin de lui être reconnaissants, loin de lui élever des statues, nous l’avons justement renié. Si le zèle des militaires est certain, il est rare qu’il se manifeste, ce qui vaut mieux car il est encore plus rare qu’il soit fécond. En apportant à Eugène la robe pontificale que Gratien avait repoussée, Arbogaste et Ricomer ont hâté notre décadence. Rien n’est pire, pour une cause comme la nôtre, qu’un réacteur intempestif et maladroit. Il agit comme ces médecins qui tuent les vieillards pour leur rendre quelques mois de jeunesse. Et Julien, Julien lui-même, le restaurateur des temples, ne nous a-t-il pas fait plus de mal que de bien ? Il méconnaissait Rome et les dieux indigètes. L’a-t-on vu sacrifier au Capitole une seule fois ? Il demandait sa doctrine aux sophistes d’Alexandrie et à ces Hellènes dont tu dénonçais tout à l’heure la corruption. En voulant réformer la religion des dieux, il l’a affaiblie. Sa malheureuse tentative n’a servi qu’à exalter l’audace des chrétiens. Son règne de vingt mois nous a causé des dommages plus irréparables que ceux de Constantin et de Constance et j’aime mieux ces prudents empereurs qui, du moins, nous ménageaient, tout en cédant aux idées du jour.
Flamininus. — Je te plains, Symmaque, L’excès de nos souffrances t’accable et te réduit au désespoir. Prie les dieux qu’ils te rendent le courage. L’homme qu’ils soutiennent de leur force sait que rien n’est impossible et qu’il n’est pas de courant qui ne se puisse remonter.
Symmaque. — Mon plus grand malheur est de voir les choses telles qu’elles sont. Dans mon jeune âge, ma confiance était fière et ardent mon goût de la lutte. C’est maintenant que j’ai le plus de courage parce que je n’ai plus d’illusions. Sois tranquille, je n’abandonnerai pas la foi de mes aïeux et je mourrai dans la croyance où je suis né. Mais comment fermerais-je les yeux à ce qui se passe autour de moi ? Je sais que je sers une cause condamnée. Tout ce qu’on a essayé pour combattre les progrès du christianisme a été inutile et n’a eu d’autre effet que de dénaturer la religion des Romains. Ce ne sont pas seulement les cultes étrangers que l’on a appelés à son aide, les divinités de l’Égypte, de la Perse et de la Phrygie qu’on a introduites dans le Panthéon. Ce sont les doctrines des disciples de Platon et les philosophies à la mode. Tantôt on flattait le goût de l’archaïsme et tantôt celui des nouveautés. Par là on a répandu dans les esprits le doute et l’incertitude. Déjà nos mystères ne sont plus compris de ceux qui viennent encore dans les temples. A la fin, on oubliera jusqu’aux règles des sacrifices. Je suis pénétré de cette vérité amère : le rite ethnique n’a plus pour lui que la coutume et les mœurs. Seul l’usage lui permet encore de durer. Gardons-nous d’ébranler ce qui reste, soit par des innovations dangereuses, soit en demandant trop à la nature et aux hommes.
Flamininus. — Ton père l’a dit, Symmaque, le respect de la coutume est une chose grande. Se soutient-il sans les institutions ? C’est en vain qu’auprès du prince l’éloquent auteur de tes jours, réduisant ses demandes à la plus modeste mesure, avait invoqué la liberté de conscience. C’est en vain que, se fondant sur le caractère sacré des testaments, il avait revendiqué les biens injustement retenus par le fisc, quoiqu’ils eussent été donnés aux vierges et aux pontifes par la volonté légale des mourants. Cette tactique aussi, les tiens l’ont loyalement essayée. Elle nous a conduits à des reculs toujours plus étendus. Elle ne nous a valu que des déceptions. Et qui donc répondit alors à ton père ? Son propre cousin, l’évêque Ambroise, car il y avait déjà des contempteurs des dieux parmi les plus illustres familles. Ambroise prétendait qu’en réclamant le bénéfice du droit commun ton père voulait pour les fidèles de notre religion un privilège et une faveur. A nous faire humbles, à mendier une petite place dans l’État dont nous sommes les plus fermes soutiens, nous n’avons rien obtenu et nous nous sommes déshonorés.
Symmaque. — Le jour où il s’éleva contre la touchante requête des sénateurs, mon cousin Ambroise ne vit pas loin dans le temps. Par une suite immanquable, sa thèse se retournera contre sa propre secte. Notre cause est perdue sans doute. Ce qui me console, c’est la certitude que la sienne ne triomphera pas éternellement. Elle aura aussi de suprêmes défenseurs qui penseront tout ce que nous avons pensé et souffriront autant que nous avons souffert. Les raisons dont les chrétiens nous accablent les blesseront à leur tour. Tout tombe en désuétude, tout se flétrit, tout meurt. C’est nous qui sommes aujourd’hui l’antique observance. Pour que ce soient les chrétiens, combien de siècles faudra-t-il ? A peu près ce qu’il s’en est écoulé depuis l’âge où la louve allaitait les divins jumeaux. Imprudent Ambroise ! Un jour viendra où son Église sera combattue avec les armes qu’il a aiguisées contre nous. Alors elle ramassera les arguments dont nous nous sommes servis. Avant que les fils aient succédé quarante fois aux pères, d’autres impies diront aux chrétiens ce qu’ils nous jettent à la face : « Vous êtes le passé. Nous sommes l’avenir. Vous vous attardez aux superstitions et à l’erreur. Ce n’est pas dans son enfance que l’humanité a connu la raison. Ce n’est pas à son lever que le soleil a le plus d’éclat. Nous sommes la vérité, la lumière et le progrès. »
Flamininus. — Tu parles de ces choses comme si déjà tu étais mort au monde ou comme si tu les voyais d’un astre lointain. Laissons ces vengeances posthumes à d’inutiles rêveurs. Travaillons plutôt, grâce aux conjonctures, à rétablir dans sa primauté la religion qui a fait la grandeur de Rome.
Symmaque. — Et de quels moyens disposons-nous pour une si grande entreprise ? La noblesse romaine, généreux appui des antiques croyances, est dispersée. Elle est misérable. En perdant la Ville, elle a tout perdu et des familles patriciennes s’éteignent tous les jours. Celles qui subsistent ne retrouveront qu’une faible portion de leurs richesses. Que leur restera-t-il pour nourrir nos prêtres sans traitement, pour entretenir nos temples privés de l’annone ? Les dons et les offrandes vont se tarir par la ruine des particuliers. Une religion qui a possession d’ancienneté étend son empire sur les âmes, et les lois ne parviendraient pas à l’abolir. Mais, quand elle a perdu l’aide et les subsides du prince, détruire ceux qui la font vivre par leurs libéralités c’est la détruire elle-même. Alors une révolution sociale est encore plus grave qu’une révolution religieuse. Et ce que l’invasion des Goths nous a apporté, ne nous y trompons pas, Flamininus, c’est une révolution sociale. Je le sens, notre civilisation va périr.
Flamininus. — Toujours ces images d’abîme, ces idées de mort. Sais-tu d’où elles te viennent ? A ton insu, tu les as prises des chrétiens et des juifs et de ce forcené qui, à Patmos, au bord de la mer féconde, annonçait l’extermination du genre humain.
Symmaque. — Non, Flamininus, je n’ai point de goût pour ces imaginations fumeuses et sanglantes. Je crois à l’éternité du monde, mais à son perpétuel renouvellement. C’est pourquoi les conservateurs sont destinés à perdre toujours, car ils s’attachent aux formes des choses, qui sont changeantes et périssables. Mais ils triomphent dans leur défaite parce que les révolutionnaires, à leur tour, doivent conserver, avec les lois essentielles des sociétés, les résultats de leur révolution. Un Symmaque, un Flamininus poursuivent leur dialogue depuis la naissance des religions et des cités et le poursuivront longtemps après nous.
Flamininus. — Que veux-tu dire ?