Symmaque. — Que nos dieux en avaient détrôné d’autres auxquels leurs adorateurs n’ont renoncé qu’après de longues luttes et un cruel déchirement.
Flamininus. — Je t’en prie, n’égale pas à nos dieux souriants et affables ce barbare Christus au nom duquel le fanatisme brise les statues, brûle les livres et jette un voile funèbre sur la vie. Notre religion généreuse embrasse toutes celles qui ne refusent pas elles-mêmes de l’embrasser. Elle ne connaît pas le fléau des schismes et des hérésies. Ne la compare pas à ces mystères sombres et jaloux qui engendrent la discorde et dont les fidèles se déchirent pour un mot dépourvu de sens ou pour une lettre changée de place. Leur dieu est l’ennemi des nôtres. Il n’y a pas de commune mesure entre les chrétiens et nous.
Symmaque. — Le plus grand ennemi de nos dieux, Flamininus, ce n’est pas le Christ. C’est la vulgarité. Que ne fera-t-elle pas de sa religion ! Depuis longtemps, elle a déformé la nôtre. Elle a rabaissé nos symboles à son niveau. Bacchus est devenu le dieu des ivrognes et Mercure celui des voleurs. Dire que c’est par là que Bacchus et Mercure ont le plus de chances de durer ! Étrange force qui ramène le ciel vers la terre. Le christianisme ne la vaincra pas. Déjà les foules, incertaines entre les autels, le corrompent, mais en lui apportant ce que nos traditions ont de moins noble et nos rites de plus grossier. Augustin, cet enragé, se désole parce que ses convertis ne renoncent pas à s’envoyer de petits cadeaux pour les calendes de janvier, et, aux Saturnales, mettent des masques et se travestissent en femmes ou en bêtes. Il ne détruira pas ces vieux usages par lesquels nous nous perpétuerons dans les siècles lointains.
Flamininus. — Ton esprit chagrin s’obstine à ne pas voir ce qu’il y a de grand dans les choses religieuses. Ta palingénésie elle-même est pessimiste. Ta sinistre hypothèse découronne à la fois l’Olympe et l’humanité. Comptes-tu pour rien la figure rayonnante de nos déités confondues avec le monde céleste ? Apollon et Diane échapperont toujours aux atteintes du vulgaire. Nous avons pour nous la pensée, l’art et la poésie qui rendent notre religion immortelle.
Symmaque. — J’en demeure d’accord. Homère et Virgile vivront plus longtemps dans la mémoire des hommes que Jean de Patmos, Ambroise et Augustin. Une littérature impérissable, modèle de quiconque voudra écrire, source où l’inspiration se rafraîchira, est notre palladium le plus sûr. Aujourd’hui même, c’est par les lettres et les lettrés que se soutient notre religion. Les chrétiens n’échappent pas à ce prestige par lequel ils accèdent malgré eux à nos sentiments et à nos idées. Connais-tu ce Pescennius qui a composé jadis des libelles contre nous ? Ce n’est un barbare ni par l’esprit ni par le cœur. S’il n’a pas renié la superstition chrétienne, — et je doute qu’il la renie jamais, — il a compris ce que le culte national avait de grand et de beau. Les malheurs de la patrie l’ont touché. Il est devenu notre auxiliaire. J’ai lu de lui de nobles pages où il évoque le Génie du peuple romain qui, triste et le visage baigné de larmes, apparut une nuit au césar Julien. J’en ai lu d’autres où, accusant le funeste et sacrilège enlèvement de l’autel de la Victoire, il demandait que, pour le salut commun, la déesse fût rappelée dans le Sénat et avec elle les vertus qui avaient rendu Rome puissante et redoutée. J’honore l’œuvre et le courage de Pescennius. Puisse-t-il avoir des disciples nombreux !
Flamininus. — Quoi ! Tu consentirais à prendre pour allié cet impie ? Je connais Pescennius. Ses livres ambigus et qui te réjouissent n’ont fait que trop de mal parmi nous. C’est un disciple de Tatien et d’Athénagore et surtout de ce hideux Hermias qui a couvert nos pontifes de ridicule et versé sur nos croyances son acide ironie. Et c’est à cet homme-là que nous irions demander secours ? Mais il flotte lui-même entre les élégances du sophiste et l’apologie utilitaire de notre religion. Il la méprise et il en répand le mépris quand, la vidant de son contenu divin, il l’emploie à la conservation des cités. Loin de nous un tel panégyriste ! Si la chose était en mon pouvoir, c’est aux lions du cirque que je livrerais Pescennius.
Symmaque. — Crois-tu, Flamininus, que nos affaires soient dans un état si florissant que nous puissions nous passer de semblables défenseurs ? Parce qu’il est lui-même chrétien, Pescennius parle peut-être un langage plus propre que le nôtre à toucher les impies, à leur faire sentir, non seulement qu’il est honteux d’abuser de leur victoire, non seulement que la religion des ancêtres mérite d’être respectée, mais encore que le fanatisme et la haine des dieux sont indignes des sages et déshonorent l’esprit. Nous n’avons pas tant d’amis dans le monde. Prenons garde, en rejetant Pescennius, de décourager ceux qui s’offrent. Prenons garde de fournir une arme à ceux qui prétendent que nous voulons mourir renfermés en nous-mêmes et de donner raison à ceux qui disent : « Ce Pescennius est insensé, lui qui ne croit pas aux dieux, de consacrer ses talents à la défense d’une cause qui n’est pas la sienne et qui n’a pas d’avenir. »
Flamininus. — Tu ne m’ébranleras pas. J’opposerai une intransigeance salutaire à toutes les tentations que la faiblesse de ton âme prétend m’apporter. Il n’est pas d’abandon que tu ne sois prêt à consentir. Tu parles de cause sans avenir, et, par là, tu m’ouvres le fond de ton cœur. Mais une religion qui souffre que des athées prennent sa défense et qui invoque leur témoignage n’est plus qu’un cadavre impur.
Symmaque. — Nos points de départ sont trop éloignés. Je sens que nous n’arriverons pas à nous convaincre. Fidèle à l’exemple de mon père, J’aurai du moins tenté de sauver quelques vestiges des choses sacrées.
Flamininus. — Moi j’ai l’espoir de relever partout les autels, et, jusque dans le palais impérial, de restaurer le lararium du prince. Les grandes tâches n’effraient que les âmes timides. Les dieux te gardent, Symmaque !