— Tes paroles sont vraies, répondit le romain. Je songe sans cesse à nos cohortes qui se réduisent et qui doivent donner sur tous les points à la fois. Porter la guerre chez l’ennemi est le juste principe. Mais pouvons-nous risquer une défaite de Varus ? Auguste ne se consolait pas d’avoir perdu trois légions. Gratien n’a plus le moyen de les perdre. Je redoute que, sur leur propre terrain, parmi leurs montagnes et leurs fourrés, les Germains ne trouvent l’occasion de nous dresser des embuscades. Forts dans les lieux qu’ils connaissent, qui nous dit qu’une fois répandus dans nos plaines ils ne seront pas à notre merci ? On les a vus souvent, gorgés de nos fruits et de nos vins, s’offrir à nos coups comme du bétail. Il n’est pas une de leurs invasions que nous n’ayons repoussée, même sous Probus qui leur reprit soixante cités, même quand, sous Julien, ils furent parvenus à trois étapes de Lutèce. Chaque fois, nous les avons reconduits au delà du Rhin, souvent au delà du Neckar. Ce que les circonstances nous avaient alors imposé, recommençons-le volontairement et par méthode. Cette tactique est la meilleure puisqu’elle a toujours réussi.
Cependant Mellobaude, hochant la tête, prononça ces paroles :
— Rien n’assure qu’elle réussira toujours. Il n’est pas bon d’inciter les barbares à fouler le sol de l’Empire, de les habituer à franchir le mur. Il se peut qu’à la longue leurs invasions trouvent nos garnisons affaiblies et qu’après nous être flattés de les arrêter aux champs catalauniques, nous ne puissions même plus les battre aux Eaux Chaudes, où les Cimbres furent exterminés par Marius. Une pensée, Nannénus, m’obsède et m’alarme. En dépit des défaites que nous leur avons infligées, les Germains pullulent. Valentinien croyait avoir détruit leur puissance au berceau. Déjà ils ont réparé leurs pertes et leurs tribus s’accroissent, non seulement comme si elles n’avaient pas été vaincues, mais comme si elles avaient joui d’une paix séculaire. Dans cette race féroce, les femmes ont des portées plus nombreuses que les louves. Cependant les romaines cessent d’enfanter, notre jeunesse ne se renouvelle plus, et bientôt, devant dix barbares, à peine aurons-nous un homme en état de tenir le glaive.
— Si c’était le seul de nos maux ! répondit Nannénus. Mais le civisme disparaît. Le peuple romain prend en dégoût le métier des armes. Le jour n’est plus éloigné où, incapable de se défendre lui-même, il devra remettre la protection de l’Empire à des Sarmates, à des Saxons ou à je ne sais quels auxiliaires que l’Asie ou l’Afrique nous auront prêtés.
Nannénus se tut, craignant d’offenser Mellobaude, né de parents barbares. Mais il acheva l’idée qui tourmentait son esprit :
— Ne t’étonne pas des paroles que je vais dire. Plus j’y pense et plus je me demande si c’est bien à la guerre que nous devons recourir avec ces nations et si l’intrigue ne nous offrirait pas des moyens plus sûrs. Divisés contre eux-mêmes comme des bêtes affamées, les Germains ont le génie des dissensions. Pourquoi ne pas attiser leurs querelles, comme, jadis, le divin Jules celles des Gaulois ? Déjà nous nous sommes servis de la haine que les Burgondes portent aux Alamans. Avec un peu d’habileté, nous pourrions encore rallier les Vindéliciens et les Noriques. Mais je me demande d’autres fois, roulant ces soucis dans ma tête, s’il n’est pas trop tard, si les Germains ne se sentent pas unis entre eux par les liens du sang et du langage, s’ils se prêteront encore, par leurs rivalités, à notre politique. Alors mieux vaudrait composer avec eux que de les irriter et d’entretenir une guerre éternelle où le nombre doit nous écraser à la fin. Trop longtemps on a dit que la sincérité n’habitait pas leur cœur et que leurs paroles étaient autant de mensonges. Nous-mêmes, sommes-nous sans reproches ? Ne leur avons-nous pas donné des sujets de plainte ? Et la méfiance n’engendre-t-elle pas la méfiance ? C’est pour nous une vérité certaine que les Germains ont besoin de conquêtes comme d’air et de nourriture. Pourtant le monde est vaste et le soleil luit pour tous. Est-il impossible de faire comprendre aux fils d’Arminius que leur intérêt est de s’entendre avec nous ? Alors un pacte de voisinage et d’amitié garderait sur le Rhin cette paix romaine que nous nous épuisons à défendre jusqu’aux déserts de la Libye.
— Regarde ce fleuve, dit Mellobaude. A peine s’est-il écoulé quatre ans depuis que, non loin du lieu où nous sommes, il a vu, sur l’une de ses rives, le roi Macrin entouré de ses guerriers, tandis que, de l’autre rive, l’empereur et son escorte, toute brillante de nos enseignes, voguaient vers lui sur des barques légères. Plus d’un, je te l’accorde, fut étonné du succès de cette conférence. Et il est vrai que Macrin, ayant juré d’observer la paix, tint loyalement parole. Cependant, soit oubli, soit confiance, soit crainte de demander trop, Valentinien, dans le pacte, n’avait pas compris les alliés de Rome. Et Macrin put se vanter de n’être pas parjure lorsqu’il entra chez les Francs, massacrant et ravageant tout sur son passage. J’arrivai, Nannénus, je fus assez heureux pour tendre à ce barbare enivré de fureur un piège où il périt avec son armée. Permets-moi de ne plus croire à la vertu des pactes après cette expérience.
Nannénus allait répondre, lorsqu’un aide de camp s’approcha des deux généraux. Les ayant salués de l’épée, il leur dit :
— Des renseignements sûrs nous sont parvenus sur les mouvements des Lentiens. Après avoir rétrogradé devant les corps réunis des Petulans et des Celtes, ils ont de nouveau franchi le Rhin et marchent en direction d’Argentuaria. Leurs forces sont évaluées à quarante mille hommes selon les uns, à soixante mille selon les autres.
— Il n’y a pas un instant à perdre, dit Nannénus.