L’année qui était celle du quatrième consulat de Gratien penchait déjà vers l’automne. Partout les nouvelles étaient mauvaises pour l’Empire. En Thrace, semblables à des bêtes féroces qui auraient brisé leur cage, les Goths avaient surpris et tué le tribun Barzimère, officier de valeur et formé aux fatigues des camps. Il fallut appeler des renforts et dégarnir les Gaules pour arrêter ces barbares. Alors, comme si les Furies eussent enflammé le monde, la rage de ces temps gagna les régions les plus lointaines. Ayant appris par la trahison d’un scutaire le départ de l’armée d’Occident, la nation des Alamans Lentiens leva quarante mille guerriers. En toute hâte, on dut pourvoir à ce péril nouveau.

Pour défendre les Alpes et le Rhin, Gratien hésitait entre deux chefs. De race franque, Mellobaude avait plus d’allant. Nannénus était plus circonspect.

— Si je confie mes légions à Mellobaude, pensait Gratien, il est capable de repousser d’un seul coup l’invasion, comme il peut épuiser mes dernières réserves dans une bataille téméraire. Avec l’autre, il n’est pas de désastre à craindre. Mais Nannénus calcule trop et temporise toujours, de sorte qu’il n’obtient jamais de succès décisif.

Et Gratien se rappela que le césar Valentinien, son père, avait coutume de dire : « Si vous voulez entrer dans des difficultés, prenez Mellobaude. Mais prenez encore Mellobaude si vous voulez en sortir. » Et il se souvint que, de Nannénus, Valentinien disait aussi : « C’est l’homme qui, lorsque les voleurs pénètrent dans la maison, ne va pas offrir sa gorge à leur couteau. Il se tient derrière la porte, le bâton levé. »

Alors Gratien délibéra de partager le commandement entre Mellobaude et Nannénus et de leur conférer à tous deux une autorité égale. Ainsi le sobre courage de l’un modérerait l’ardeur de l’autre, tandis que le bouillant ripuaire, prompt à l’offensive, animerait le prudent romain.

Les deux généraux ne s’aimaient pas. Souvent Nannénus, en présence de ses officiers, donnait la tactique de Mellobaude en exemple de ce qu’il ne fallait pas faire, et, devant les siens, Mellobaude raillait le nouveau Cunctator. Mais le siècle ne permettait plus aux militaires de rivaliser entre eux et de se réjouir des échecs du voisin, comme des poètes jaloux, ou de chercher des succès personnels, comme des acteurs sur un théâtre. Il n’y avait de salut que par l’union des efforts. Et, dans les combats, on ne voyait plus le maître de la cavalerie insensible aux appels que lui lançait le commandant des fantassins.

Nannénus et Mellobaude se rejoignirent à Mogontiacum, ville d’où l’on surveille les abords de la Germanie. Sur la rive du Rhin, qui roulait entre les roseaux des flots limoneux, ils se promenaient longuement, méditant leur plan de campagne et cherchant à marier leurs pensées, soucieux de sauver l’Empire.

— De quoi s’agit-il ? disait Mellobaude. Le problème stratégique que nous avons à résoudre est simple. Les Alamans se disposent à franchir la frontière. Marchons à eux. Entrons sur leur territoire et détruisons sans délai la force principale de l’ennemi. C’est la doctrine que tous les maîtres de l’art militaire ont enseignée.

Nannénus fit quelques pas sans répondre. Il regardait vers Castellum, que l’on nomme encore aujourd’hui Kastel, et dont la forteresse se dressait au delà du fleuve. Il semblait que le général romain voulût percer les lointaines profondeurs de la forêt hercynienne. Cependant Mellobaude poursuivait son discours :

— Attendrons-nous, pour attaquer, que l’ennemi ait envahi et dévasté notre territoire, qu’il se soit enhardi par un premier succès, que nos populations fugitives aient porté la démoralisation au cœur de la Gaule ? La seule vue de nos aigles et de nos enseignes frappera les barbares d’effroi. Assurons-nous sans tarder les avantages de l’offensive et de la surprise. Une victoire rapide épargnera le sang des nôtres, tous les jours plus rare et d’autant plus précieux.