Elle l’écouta et parla ainsi :
— Le projet est excellent, ô mon maître. Toutefois, prends garde aux Vieillards. Ils sont ennemis des nouveautés, fussent-elles utiles et bienfaisantes, et souvent ils font périr ceux qui les proposent. Tu serais perdu si un seul d’entre eux allait dire que l’abandon des grottes est une insulte aux ancêtres, dont les ombres offensées se vengeraient, ou bien que les génies invisibles puniraient la tribu parce qu’elle aurait manqué de respect au Saumon en construisant des habitations sur le lac, comme les castors. Les Vieillards sont méfiants et redoutables. Donne-leur plutôt l’illusion que, ton dessein, ils l’ont conçu eux-mêmes, afin qu’ils ne te soupçonnent pas d’usurper leur pouvoir.
Kab se réjouit parce que sa compagne était toujours inspirée par la sagesse. Et il ne se hâta pas de dévoiler ses plans. Même, fixant sur eux sa réflexion, il les rendait plus achevés. Par des paroles qu’il calculait avec soin, il préparait les Vieillards à l’acceptation et à la bienveillance. Tantôt il racontait comment, au pays du sel, les hommes, enrichis par le négoce, habitaient des demeures claires. Tantôt il parlait de ces hordes dont la marche était signalée, et qui, ajoutait-il avec astuce, n’avaient peur que de l’eau. Car ayant été chassés de leurs terres par une tempête qui avait poussé la mer bien au delà de ses bords, ces hommes s’imaginaient que tout espace humide leur était hostile, tandis qu’ils se riaient des autres obstacles, étant pourvus d’armes redoutables auxquelles les pierres les plus dures ne résistaient pas.
Et les Vieillards s’accoutumèrent à ces idées nouvelles. Pour la première fois, ils s’aperçurent que les cavernes étaient empestées et ressemblaient à des tanières. Ils regardèrent avec moins de confiance les rochers qu’en guise de portes on roulait aux entrées le soir. Peu à peu, comme Rhâ l’avait prévu, ils interrogèrent Kab, qui leur répondit avec habileté et déférence sous forme d’hypothèse, leur retournant même des questions, afin qu’ils parussent consultés et qu’ils eussent l’illusion d’avoir voulu les premiers ce qu’il leur suggérait. Ainsi ils s’habituaient à prendre son avis, et, sur leur désir, il forma de ses mains une ébauche de la cité nouvelle à l’aide de petits morceaux de bois.
Déjà le bruit se répandait dans la tribu que les cavernes allaient être abandonnées pour des habitations placées entre l’eau et le ciel. Les uns s’en promettaient une vie plus heureuse. D’autres se moquaient de ces nids aquatiques ou prophétisaient l’effondrement des pieux et la noyade des occupants. D’autres enfin, comme Rhâ l’avait prévu, montraient un visage sombre et désolé parce qu’on délaissait les usages des ancêtres. Mais, déjà, dans leur cœur, les Vieillards avaient décidé d’abolir l’ancien ordre de choses. Leur chef déclara que le Saumon lui-même lui était apparu dans un de ces songes qui révèlent les volontés des puissances souveraines. Et le Saumon avait dit :
— Que ma tribu habite près de moi. Qu’elle laisse les antres de la nuit à ceux qui sont morts afin qu’ils y poursuivent en paix leur seconde vie.
Ainsi furent conciliés le progrès et la tradition. Et la délibération fut portée devant le Conseil.
Cependant un petit groupe se tenait à l’écart de l’assemblée, marquant de la réprobation et de la tristesse. Ces hommes étaient estimés et d’ailleurs peu nombreux. C’étaient ceux qui composaient les chants funéraires et qui, par le moyen de paroles rythmées, fixaient dans les mémoires les hauts faits de la tribu. C’étaient encore ceux qui ornaient de peintures les poteries, qui modelaient des amulettes callipyges, et qui, sur la surface lisse des rochers, gravaient des scènes de chasse et de guerre. Ces hommes étaient doux et leur opposition peu redoutable. Aussi le chef des Vieillards leur donna-t-il volontiers la parole. Aad à la voix harmonieuse la prit en leur nom.
Et ce qu’il dit, les autres n’y avaient point songé. Il parla du lac inviolé qui allait retentir du bruit des maillets et se souiller par l’industrie des hommes. On ne reconnaîtrait plus ses rives aux nobles lignes, familières à tous ceux et à toutes celles du Saumon. C’était là qu’enfants ils avaient joué et que, dans le printemps de l’adolescence, ils avaient échangé leurs aveux d’amour. Ces souvenirs du cœur seraient à jamais abolis avec les arbres antiques, témoins d’une histoire plusieurs fois séculaire, qui ombrageaient les eaux et s’y reflétaient sous mille formes changeantes. L’onde elle-même, pure comme un cœur sans reproche, perdrait sa limpidité…
Après avoir longuement déroulé ces images, Aad évoqua la déesse du lac fuyant dans sa robe vaporeuse devant les profanateurs, et, par une audacieuse prosopopée, il la fit parler en ces termes :