— O vous qui ne songez qu’à l’utile et qui ne respectez pas l’œuvre du céleste fécondateur, sachez que votre âme deviendra sèche et votre cœur désert. Par moi, votre vie était parfumée. En m’exilant, vous vous condamnez aux labeurs mécaniques qui oppriment les hommes, altèrent leur essence divine et tuent leur foie. »

Ayant parlé, Aad fut salué par un murmure d’admiration. Les Vieillards eux-mêmes l’avaient écouté avec complaisance, car son éloquence et ses chants étaient l’honneur de la tribu. Mais leur décision ne fut pas changée par son discours.

Cependant l’inquiétude oppressait le cœur de Kab. Il se demandait si les amateurs de vieilleries n’allaient pas l’emporter et détruire, avant qu’elle fût née, la cité lacustre. Inventif pour la construction et le commerce, il n’était pas habile au jeu des idées et il ne trouvait pas de réponse à des objections qu’il jugeait oiseuses et puériles. Aussi attendait-il avec anxiété que quelqu’un réfutât les vains propos d’Aad, quand le chef des Anciens prit la parole. Et le miel de la raison coula de sa barbe neigeuse.

— Les ans, dit-il, ont passé sur ma tête. J’ai vu beaucoup de choses. J’ai donc vu des changements nombreux. Je sais que nos ancêtres n’ont pas toujours habité les profondeurs de ces montagnes. Ces antres étaient vierges lorsqu’ils les noircirent du feu de leurs foyers. Et le miroir intact de l’eau n’avait pas été fendu par nos filets et nos pirogues. Nulle voix humaine n’avait éveillé ces échos. Pourtant la déesse du lac ne nous a pas maudits, de même que les génies protecteurs des cavernes sont restés parmi nous. Aad nous invite à tourner les yeux vers le passé. Regardons vers l’avenir. Qui sait si, un jour, les habitations que nous aurons élevées sur les eaux ne seront pas à leur tour abandonnées et détruites ? Alors ces demeures, qui pour nous sont nouvelles, deviendront chères à ceux qui les auront connues depuis les jours dorés de leur enfance. C’est là qu’ils auront vécu, aimé, chanté, qu’ils auront vu naître leurs fils et fermé les yeux de leurs parents. Pour eux, le souvenir donnera une âme à ces poutres équarries et ils ne les quitteront pas sans douleur. Ils pleureront sur leur ville disparue, et, eux non plus, ils ne reconnaîtront pas le lac. Et d’autres Aad s’attristeront si, plus tard, sur ces rivages, des hommes savants et hardis élèvent des murs et des machines. D’autres Aad s’attristeront encore lorsque ces murs se seront effondrés, lorsqu’à ces machines auront succédé des mécaniques plus parfaites. Sache-le, peuple du Saumon, tu n’es pas la première génération qui regrette le visage du monde. Tu n’es pas la dernière non plus.

On applaudit le Sage, l’Inspiré, et il se hâta de prononcer les formules qui consacrent les décisions du Conseil et leur donnent force de loi. Et Kab, à l’instant, se mit au travail.

Mais tandis que, sous ses ordres, ceux du Saumon édifiaient la cité lacustre, il pensait en lui-même :

— Oui, le vieillard a bien parlé. Sa ruse et sa subtilité passent la mienne. Mais pourquoi a-t-il dit qu’un jour viendrait où mes constructions sans pareilles seraient délaissées comme les cavernes fumeuses ? Mon œuvre est définitive. On ne la remplacera pas. On pourra l’imiter seulement.

Et Kab, l’architecte, chargé d’ans et d’honneurs, mourut dans l’illusion qu’il avait bâti pour l’éternité.

LE MARIAGE AUTRICHIEN

On causait, dans un cercle parisien, de ces deux anarchistes italiens condamnés à mort aux États-Unis et dont le cas est surtout une de ces « affaires » qui prennent tout à coup la valeur d’un symbole. On ne manquait pas d’évoquer d’autres « affaires » célèbres et de remarquer le revirement subit du sentiment public à l’égard de la grande république américaine qui passait, naguère encore, pour la terre de la liberté et le phare de la démocratie.