— Nous n’aurions qu’à chercher dans le catalogue de la bibliothèque, dit le général baron Grimbert, doyen d’âge du club, pour y trouver une espèce de petit roman d’un homme d’esprit qui écrivait sous le second Empire et qui était libéral. Ce Laboulaye n’était pas une bête. Son Prince Caniche est un ouvrage charmant que les générations nouvelles ne connaissent plus. De mon temps, nous ne lisions pas beaucoup, mais elles lisent encore moins que le sous-lieutenant de hussards que j’étais avant la guerre, je veux dire celle de 1870. Je me rappelle en ce moment combien ce Laboulaye m’irrita avec son Paris en Amérique que les adversaires de l’Empire portaient aux nues et où il opposait au gouvernement de la France sous Napoléon III les libertés et les garanties dont jouissaient les citoyens des États-Unis. Ce souvenir de jeunesse fait que, tout à l’heure, j’ai longuement serré la main de notre ami Greenwood. Jamais ce représentant de la bannière étoilée ne m’a paru plus sympathique. Ce que c’est que de vivre vieux ! L’âge nous apporte des revanches singulières. C’est égal, jamais je n’aurais imaginé que les États-Unis passeraient un jour pour le pays de la réaction.

— On a écrit l’histoire de presque tout ce qui a été, dit alors l’académicien F… On a écrit l’histoire des peuples et celle des philosophies l’histoire des arts, des sciences, des inventions, des voyages, du commerce, des lois. Il est une histoire que jamais on n’écrira parce qu’elle est impalpable et diverse à l’excès, celle des opinions. Homère a dit que les idées des hommes leur étaient envoyées par Zeus tous les jours. C’est pourquoi elles changent comme le temps. Et c’est pourquoi chacune d’elles a son tour. Mme de Boigne raconte dans ses Souvenirs qu’elle fut invitée au palais de Fontainebleau quelques mois après la révolution de 1830. C’était la première réception du nouveau monarque à qui la bonne société tournait le dos. Mme de Boigne n’avait pas de ces préjugés. Elle était d’avis que tous les gouvernements sont bons du moment qu’ils font respecter l’ordre. Un jour, le petit duc d’Aumale, avec une précocité singulière, attira l’attention de la vieille dame opportuniste sur une porte ornée d’un médaillon du temps des Valois. On y lisait : « François II, roi des Français. » Le petit prince expliqua malicieusement que ce titre, repris par son père pour signifier que la nouvelle monarchie était citoyenne, avait été abandonné trois siècles plus tôt parce qu’il semblait marquer une sujétion insupportable à des hommes libres. Les Bourbons s’étaient donc appelés rois de France, ce qui, à la longue, avait paru l’expression d’un droit de propriété incompatible avec la dignité d’une nation fière, et l’on était revenu à la formule « roi des Français », abomination de la désolation pour les fidèles de Charles X.

M. Durand de l’Aube, dont le grand-père avait été un des collaborateurs du comte Molé, prit à son tour la parole.

— Il est vrai, dit-il, qu’on a toutes les peines du monde à imaginer aujourd’hui, quand on n’a pas recueilli personnellement les souvenirs de cette époque, ce que furent les haines entre les partisans des deux branches. A la monarchie de Juillet, les légitimistes eussent préféré la république la plus rouge. La vieille marquise de Pimodan laissait à sa famille, rassemblée autour de son lit de mort, cette maxime suprême en guise de règle de vie : « Mes enfants, rappelez-vous toujours qu’on ne doit jamais déranger les domestiques pendant leur repas et que Louis-Philippe est un usurpateur. » Je dois dire que les orléanistes n’étaient pas plus tendres pour les carlistes, comme on appelait à cette époque les partisans de la légitimité. Ah ! on était loin, alors, de la « fusion » et les ressentiments qui dataient de la révolution de 1830 l’ont rendue longtemps chimérique. L’exemple de l’animosité était donné par les membres atrocement divisés de la famille royale elle-même. La cour du roi des Français ne prit même pas le deuil à la mort de Charles X. Par représailles, le comte de Chambord se montra dans un concert le jour où l’on apprit que son cousin le duc d’Orléans, fils du roi-citoyen, s’était brisé le crâne en tombant de voiture…

— Les miens, mon cher Durand de l’Aube, étaient justement dans le camp opposé à celui des vôtres, fit alors M. de N… C’est ainsi que j’ai connu le fait suivant qui n’est pas seulement l’illustration de tout ce que vous venez de dire, mais qui constitue un curieux envers de l’histoire.


Le 28 juillet 1835 — cinq ans jour pour jour après la révolution qui avait renversé Charles X et précisément pour commémorer les « trois glorieuses » — le roi Louis-Philippe, escorté de ses fils, passait en revue la garde nationale. Le cortège arrivait au boulevard du Temple lorsque, d’une fenêtre, partirent les vingt-quatre fusils de Fieschi, premier inventeur de la mitrailleuse. Par miracle, ni le roi ni aucun des princes n’étaient atteints. Tout autour d’eux, c’était un massacre. Des morts et des blessés gisaient au milieu du sang. Les chevaux se cabraient. La foule fuyait en désordre et s’écrasait dans les rues prochaines croyant qu’une autre machine infernale allait éclater.

Tandis que Louis-Philippe rassurait tout le monde en se montrant, avec un grand calme, le chapeau à la main, ses fils secouraient les victimes. C’est ainsi que le duc d’Orléans vit étendue sur le sol, inanimée, une jeune fille d’une grande beauté dont la toilette aussi élégante que simple marquait la distinction. Elle ne portait aucune blessure. Elle s’était apparemment évanouie par l’émotion et dans l’horrible violence de la bousculade.

Il est superflu de dire que le prince fut troublé d’une autre manière quand, pour soustraire cette délicieuse créature au piétinement des chevaux cabrés, il la tint entre ses bras. Ne pensant déjà plus à la fusillade, ses vingt-cinq ans s’émurent des traits, des formes et du parfum de l’inconnue et du premier regard qu’elle lui jeta en ouvrant des yeux d’un noir pénétrant. Lorsqu’elle eut repris connaissance, le prince était amoureux. Et l’on concevra sans peine l’intérêt dont une jeune personne d’une nature passionnée et d’un cœur généreux fut saisie pour le séduisant officier à qui elle devait la vie et dont le visage, à la fois anxieux et souriant, se trouvait à cette minute tout près du sien. De pareils moments sont plus propices que d’autres à la naissance des passions soudaines et le voisinage de la mort enflamme dans les cœurs le puissant génie qui tient la chaîne des êtres.

Mais il me reste à dire qui était la belle inconnue.