Depuis les funestes journées de 1830, le marquis de Troismares, frappé jusqu’à l’âme par la chute de la monarchie légitime, s’était réfugié avec ses souvenirs dans sa tourelle bretonne. Plus intransigeant encore que tant d’aristocrates qui se cloîtraient au faubourg Saint-Germain, il n’avait plus voulu revoir la ville dont les pavés et la boue trop souvent sanglante s’étaient levés contre le vrai roi. Devenu veuf durant cet exil volontaire, il avait élevé sa fille dans le carlisme le plus pur. Le seul journal qui entrât chez lui était la Quotidienne. Et s’il arrivait qu’on parlât du roi Louis-Philippe, c’était pour rappeler avec horreur le régicide dont son père s’était souillé.
Cependant, Diane de Troismares ayant atteint sa vingtième année, le marquis eut des remords de la solitude où il la laissait, et, songeant à l’établir, il décida de revenir à Paris. L’hôtel de la rue de l’Université, qui avait pris une forte odeur de renfermé après cette longue absence, fut ouvert de nouveau et il n’y parut que quelques-uns de ces émigrés de l’intérieur pour qui rien n’existait plus depuis l’usurpation.
On devine dans quelle mélancolie et dans quelle exaltation avait grandi Diane de Troismares. On pressent aussi les dispositions romanesques qu’avaient développées en elle l’isolement, le reniement du siècle et les leçons de son père. Tout conspirait à favoriser chez cette jeune fille les facultés de l’imagination. Elle mettait Louis-Philippe au même rang que Robespierre et Marat et si elle était allée, sans en rien dire au marquis, voir le cortège de l’usurpateur, c’était un peu dans les sentiments d’une Charlotte Corday. Mais avec quelle facilité, dans un cœur ardent et pur, ces sentiments-là prennent-ils un autre cours !
Lorsque le duc d’Orléans vit les couleurs revenir au visage de Mlle de Troismares, lorsqu’un regard humide le remercia, il était déjà pris. Diane l’était aussi à son insu. Et, ne reconnaissant pas son sauveur, elle ne fut pas effleurée un instant par l’idée qu’il était le fils aîné de celui sur qui elle aurait vu tomber la fusillade de Fieschi comme un châtiment du ciel.
Quant au duc d’Orléans, si une réserve et une prudence toutes naturelles ne lui avaient interdit de se nommer, il s’en fût gardé davantage encore lorsqu’il sut qui était Diane. Il n’ignorait pas les opinions intransigeantes que professait M. de Troismares, et l’adresse de la rue de l’Université, que Diane lui donna tout de suite, ne permettait ni doute ni méprise. Le jeune prince se contenta de se présenter comme le colonel Dedreux.
On excusera cette supercherie chez un jeune homme qui venait d’échapper à un grand danger et qui avait vu l’amour surgir des ombres de la mort. S’il dissimula d’abord son nom, ce ne fut pas dans l’espoir absurde, étant donné la personne dont il s’agissait, de poursuivre une banale aventure. Née dans un moment d’émotion violente et déjà par lui-même véritablement pathétique, sa passion était sincère. En se dévoilant, le prince eût perdu à l’instant toute chance de revoir celle qui, d’un mouvement pareil au sien, lui marquait un intérêt si visible. Peut-être, aussi, car le cœur des hommes est compliqué, éprouvait-il un secret plaisir à séduire une belle adversaire. La rareté de la chose, la difficulté même ne manquèrent pas d’aiguiser son sentiment.
Un fiacre se trouva là fort à propos. Le prince aida Diane, encore défaillante, mais dont le cœur battait d’une émotion nouvelle, à y monter. Il donna au cocher l’adresse de l’hôtel Troismares, et, s’excusant sur la nécessité où il était de rejoindre la revue, il prit congé après avoir sollicité et obtenu la permission de rendre visite le lendemain.
En racontant son équipée, Diane n’aurait pu dissimuler à un père l’impression que l’aimable officier lui avait faite, n’eussent été les circonstances. Tout ému du péril auquel sa fille avait échappé, M. de Troismares ne lui reprocha même pas la curiosité qui l’avait conduite boulevard du Temple. Le nom du colonel Dedreux ne lui disait rien et il était, comme Diane, à mille lieues de la vérité. Du reste, depuis que le prince avait l’âge d’homme, le marquis ne l’avait pas rencontré, car les Orléans se tenaient à l’écart de la cour de Charles X. Aussi ne devait-il pas reconnaître le fils de l’usurpateur. Et, lorsque le prince se présenta sous son nom d’emprunt, M. de Troismares le reçut avec la courtoisie incurieuse et un peu négligente que les gens du monde ont pour les visages nouveaux.
Depuis leur dramatique rencontre, l’amour avait cheminé au cœur des deux jeunes gens. Le duc d’Orléans sentit trembler dans sa main la main de Diane et ils échangèrent un de ces regards qui lient deux êtres l’un à l’autre sans qu’un langage plus précis ait besoin d’intervenir. L’ingéniosité que des amoureux mettent à se voir ne tarda pas à leur donner l’occasion de se parler sans témoin et ils se jurèrent, par le même entraînement de jeunesse, d’être l’un à l’autre.
Il est inutile d’ajouter que, pour toutes sortes de raisons, dont celle qui parut suffisante à Diane était les convenances, le prince vint fort rarement à l’hôtel Troismares. Ce qui, sans qu’ils s’en rendissent compte, nourrissait encore ce qu’on appelait autrefois et justement, bien que la métaphore soit usée, leur flamme, c’étaient leurs scrupules réciproques. Diane se reprochait un amour secret, par là même condamnable, pour un homme de famille inconnue au service d’un gouvernement abhorré, un amour qu’elle n’osait avouer à son père moins par crainte que par respect et piété filiale. Quant au prince, il s’accusait de son côté d’une sorte d’abus de confiance en gardant son pseudonyme. Et il retardait une révélation qui, à n’en pas douter, serait la fin d’un rêve et briserait un cœur.