L’honneur, cependant, lui interdisait de prolonger le mensonge. Et Diane, le jour où elle sut qui était celui qu’elle aimait, — je laisse à imaginer cette scène, il faudrait un poète pour la rendre, — vécut la tragédie de Chimène. Est-il besoin de dire qu’elle ne l’en aima que davantage après ce déchirement ? Cependant, entre l’héritier de la couronne usurpée et la fille du gentilhomme légitimiste, l’idée de mariage s’écartait d’elle-même. Et rien de contraire à l’honnêteté ne se concevait chez une Troismares. C’était l’amour sans espérance, celui auquel s’attachent le plus les âmes passionnées.
Mon histoire ne s’achève pas ici, poursuivit M. de N… Je dirai plutôt qu’elle commence.
Tout le monde sait que le duc d’Orléans épousa en 1837 la princesse Hélène de Mecklembourg qui lui donna le comte de Paris dont un Troismares, après avoir servi le comte de Chambord, fut plus tard l’ami fidèle et le représentant pour la Bretagne. Tout le monde sait aussi que cette union fut précédée d’un projet de mariage, qui échoua, avec l’archiduchesse Thérèse d’Autriche. Beaucoup d’explications, sans compter l’explication officielle, ont été données de cet échec qui fut sensible à l’amour-propre du roi Louis-Philippe. Je crois être le seul à en connaître la véritable clef.
Si Diane de Troismares, portant dès lors le secret d’un amour impossible, se vouait dans son cœur à celui dont tout la séparait, le prince était obsédé par son souvenir et son image. Il pensa quelque temps à une union morganatique, et même à renoncer à ses droits : nous avons vu d’autres fils de roi céder le trône pour suivre leur inclination. Mais, bien qu’on fût en plein romantisme, il y avait des choses qu’on ne devait faire que plus tard. Le duc d’Orléans prit la résolution des forts. Il partit. Il alla se battre en Algérie.
Il n’est pas toujours vrai que l’absence soit un remède et que, comme disait l’autre, la fuite, en amour, soit une victoire. Peut-être, si Diane l’eût oublié, l’eût-il oubliée lui-même. Quand un homme pense longtemps à une femme, c’est qu’elle n’a pas cessé de penser à lui. Une chaîne mystérieuse les tient à travers l’espace. Lorsque le duc d’Orléans revint d’Afrique, sa plaie n’était pas fermée.
Cependant l’heure était venue pour lui d’assurer la succession du trône. Le roi Louis-Philippe et la reine Amélie, voyant la nouvelle monarchie s’affermir après ses débuts chancelants, désiraient que l’héritier de la couronne contractât un brillant mariage. Le ministre d’alors, qui était Thiers, le désirait peut-être encore plus qu’eux et il avait fait son affaire personnelle de donner pour femme au duc d’Orléans une archiduchesse d’Autriche, ce qui effacerait la tache originelle de la monarchie de Juillet et lui permettrait de parler en égale aux cours les plus orgueilleuses de l’Europe. C’eût été, pour le nouveau régime, la consécration que Napoléon avait déjà cherchée en épousant Marie-Louise. Et Thiers mettait tant de feu à la préparation de ce projet, pour lequel il envoyait dépêches sur dépêches à notre ambassadeur Sainte-Aulaire, que le roi lui dit un jour en riant :
— En vérité, monsieur Thiers, on croirait qu’il s’agit de vous marier vous-même.
La chose, à la vérité, n’était pas faite. Avant d’avoir le consentement de l’archiduchesse, il fallait obtenir celui du prince, qui écartait toutes les idées de mariage, donnant pour seule raison qu’il ne sentait pas encore que le moment fût venu. Cependant M. Thiers bouillait d’impatience. Il harcelait le roi, la reine, Madame Adélaïde, les suppliant d’user de leur autorité et de leur influence. Le duc d’Orléans se dérobait toujours. Louis-Philippe se décida enfin, sur les instances de son ministre, à parler à son fils le langage de la raison d’État.
Pour un jeune homme généreux et passionné, que son inclination vers les idées libérales rendait peu sensible à l’intérêt dynastique et politique, ce fut encore un douloureux débat que sa conscience eut à soutenir. Avouer un amour de chimère, un engagement idéal et presque mystique, il n’y songeait même pas. Au fait, il ne pouvait rien dire. Les mots qu’il aurait prononcés n’auraient eu aucun sens dans ce conseil de famille. L’impossibilité de sa situation morale s’imposa à lui. L’idée d’un autre devoir lui apparut. A la fin il se soumit, ou plutôt il se rendit.