Thiers tenait sa grande affaire du mariage autrichien. Il la poussa avec fébrilité. Déjà M. de Sainte-Aulaire avait sondé Metternich, l’empereur et l’archiduc Charles. Il fut décidé qu’au mois de mai, — on était en 1836, — le duc d’Orléans, accompagné de son frère Nemours, se présenterait à la cour de Vienne. Et la nouvelle du projet matrimonial, que la pétulance de Thiers n’avait pu garder secrète, se répandit rapidement.

Ce fut avec une explosion de colère que les milieux carlistes l’accueillirent. Que le fils de l’usurpateur, le petit-fils du régicide épousât une princesse du sang de Marie-Antoinette, le scandale était pire que l’entrée de Marie-Louise dans le lit de Buonaparte. C’était surtout, pour la monarchie de Juillet, une absolution et une sorte de baptême de la légitimité. Dans les maisons les plus intransigeantes du faubourg Saint-Germain, et celle du marquis de Troismares était du nombre, on ne se contentait pas de s’indigner. On pensait aux moyens d’obtenir, grâce aux relations de l’aristocratie française avec la société viennoise, que Thiers, Louis-Philippe et leur jeune homme en fussent pour leur courte honte.

Par ses alliances, qui l’apparentaient à plusieurs grandes familles d’Europe, M. de Troismares avait ses entrées à la cour de Vienne. Son cousin, le duc de La Croix-Laval, celui qu’on appelait le prince-duc, y avait représenté le roi Charles X. Tous deux, ne se fiant pas aux lettres ni aux intrigues nouées à distance qui risquaient de se perdre en vains bavardages et en lamentations stériles, décidèrent de se rendre sur les lieux mêmes, et, par leur présence, par leur action, de ne rien négliger pour que le jeune prince s’en retournât bredouille, comme ils disaient avec mépris.

Les deux missionnaires devaient réussir mais pour une raison bien différente de ce qu’ils avaient pu imaginer.

Avec quels sentiments Diane, enfermée dans son mystère, assistait à ces conciliabules, avec quel frémissement elle se vit associée à ces projets, on le devinera sans peine. Des pensées contradictoires l’agitaient. Elle était partagée entre les deux instincts de la femme qui aime : la vengeance et le sacrifice. Tantôt celui à qui elle avait donné son cœur lui paraissait coupable de la trahison la plus atroce, et tantôt elle eût mis ses délices à s’immoler à lui. Durant le long voyage où elle dut accompagner son père, elle s’enferma dans un silence impénétrable pour le vieux gentilhomme, lui tout à sa passion politique, elle à une autre passion. Et, en arrivant près de la Hofburg, Diane ne savait pas encore à quelle impulsion elle céderait, la colère de l’amour déçu ou le pardon de l’amour sublime dont la joie est de dire : « Il me doit jusqu’à sa liberté. »

Car il était certain que Diane, à Vienne, se retrouverait en présence du prince. Et le sort du grand dessein de Thiers était entre ses mains.


En dépit de M. de Troismares et de son cousin La Croix-Laval, Orléans et Nemours furent bien reçus à la cour d’Autriche. Ils y firent une impression excellente. On les trouva nobles, gracieux et spirituels, d’un tact parfait, et, en toute circonstance, d’une dignité sans affectation. Il n’échappa pas que l’archiduc Charles était conquis, que M. de Metternich ne résistait pas. Et ce qui importait plus encore, l’archiduchesse Thérèse semblait fort sensible à la mâle et juvénile beauté du prince français. M. de Sainte-Aulaire envoyait au ministre des dépêches qui étaient des bulletins de victoire. Le mariage autrichien marchait à l’étoile. M. de Troismares et son cousin étaient consternés.

Un jour qu’ils essayaient d’endoctriner la princesse Esterhazy, celle-ci leur répondit, avec sa légèreté viennoise :

— Que voulez-vous ! Votre usurpateur a aussi de trop beaux garçons. Il nous envoie un enjôleur. Ce n’est pas notre faute si cet Orléans séduit tout le monde. L’archiduchesse est éprise. Nous n’y pouvons plus rien.