Diane était présente à l’entretien et ces mots entrèrent dans son cœur comme un poignard.

Cependant les réceptions et les fêtes se succédaient. M. de Troismares ne fut pas du dîner magnifique que donna Salomon de Rothschild et où se surpassa le cuisinier français du fameux banquier. Mais le marquis ne put se dispenser, non plus que sa fille, d’assister au grand bal de la princesse de Metternich où le mariage autrichien se rompit quand tout le monde le croyait fait.

Qu’il est mélancolique d’évoquer les élégances du temps jadis ! Ma grand’mère, dans sa vieillesse, lorsqu’elle était assise au coin du feu, croyait revoir les soirées de la cour de Louis XVI et les flammes prenaient pour elle la figure de tous ceux qu’elle avait connus. La vie mondaine de la Vienne d’autrefois a disparu dans un passé aussi fantastique. Et le bal de la princesse de Metternich, tel que je l’ai entendu décrire et raconter, fut d’un éclat dont nous n’avons plus l’idée, pas plus que nous n’avons l’idée de ce qu’étaient les robes et les uniformes de ce temps-là. On vit à cette soirée toutes les beautés viennoises, Bertha Lobkowitz et Eléonore Schwartzenberg, revenue d’Italie la veille et plus jolie que jamais. On vit tous les cavaliers élégants : Alfred Potocki, Sedinitzky, Malzahn, Alcudia, un monde qui est aussi loin que celui de Versailles.

Il y eut rarement bal plus animé, souper plus splendide. Le progrès évident des fiançailles princières mettait une joie inaccoutumée. Le prince de Metternich lui-même, Clément comme ses intimes l’appelaient, voyait dans le mariage la promesse d’un succès politique et le moyen de ramener la monarchie libérale de Juillet vers la Sainte-Alliance. M. de Sainte-Aulaire était ravi et comptait sur les félicitations de Thiers. Quant au duc d’Orléans, tous les yeux étaient pour lui et l’on fit cercle lorsqu’il dansa la polonaise avec la princesse de Metternich et la première valse avec Bertha Lobkowitz.

Diane de Troismares était venue à cette fête la mort dans le cœur. Pour la première fois depuis l’entrevue suprême et déchirante où ils avaient pleuré tous deux sur l’irréalisable et sur la fatalité, elle allait revoir celui dont sa pensée ne se détachait pas. Et dans quelles circonstances ! Lui, heureux, brillant, charmant comme le jour où il s’était nommé le colonel Dedreux, mais oublieux déjà. Elle, chargée d’un secret pesant, et détestant celui qu’elle adorait. Si M. de Troismares étouffait de rage en voyant les archiducs empressés auprès d’Orléans et de Nemours, c’était, pour Diane, lorsqu’elle pensait à sa haute et heureuse rivale, une douleur aiguë et d’une espèce qu’elle ne connaissait pas encore : la jalousie.

Jusque-là, dans les vastes salons du palais Metternich, il lui avait été facile d’éviter la rencontre du prince et pourtant elle ne pouvait se décider à partir. Elle n’avait pas de plan, pas d’idée. Elle souffrait seulement lorsqu’en pénétrant pour se reposer dans un boudoir qu’elle croyait solitaire, elle se trouva en présence du duc d’Orléans qui causait galamment, déjà presque tendrement, avec l’archiduchesse Thérèse.

Au lieu de se retirer, Diane resta devant eux comme si une force étrangère à sa volonté l’eût clouée au sol. Elle ressemblait à une statue du remords. A sa vue, le prince pâlit, balbutia, perdit contenance comme si un fantôme lui était apparu.

— Qu’avez-vous ? fit l’archiduchesse.

Et regardant Diane avec hauteur, elle demanda :

— Quelle est cette personne ?