L’explication du refus n’était pas brillante. L’attentat d’Alibaud survint deux semaines plus tard, moins d’un an après celui de Fieschi, fort à propos pour appuyer le prétexte et l’excuse que la cour de Vienne présentait. Cependant il n’est secret si bien gardé qui ne transpire. La scène du bal Metternich, qui avait entraîné la rupture, ne resta pas ignorée. On bavarda beaucoup. M. de Sainte-Aulaire enquêta et finit par tout savoir. L’histoire fut racontée à Paris même, et, pour couper court aux bruits qui couraient, Metternich écrivit au comte Apponyi une lettre hautaine comme à son ordinaire mais assez mystérieuse et ridicule. Il y disait, après avoir affirmé de nouveau que l’archiduchesse Thérèse seule avait refusé sa main au duc d’Orléans pour la raison que sa vie serait en danger à Paris :

« Il est assez naturel que bien des personnes qui savent quelque chose de l’affaire du mariage cherchent des causes et des influences étrangères à la question telle que je viens de la poser. Eh bien ! toutes ces personnes — je mets de leur nombre également M. de Sainte-Aulaire — sont dans l’erreur. Pour décider d’une chose sans courir le risque de se tromper, il faut bien des conditions ; les propos sont ordinairement fort loin de la vérité dans les choses. »


Vous trouverez, poursuivit M. de N…, ce document, qui est le type du démenti diplomatique, c’est-à-dire de la confirmation implicite, dans les Mémoires du prince de Metternich à la date du 30 juillet 1836. Le récit que je viens de vous faire, et que je tiens d’une tradition de famille, est l’explication véritable d’un événement qui a changé le cours de l’histoire. Ce freluquet de Thiers, qui mettait sa vanité personnelle dans la politique, furieux d’un échec qu’il regarda comme le sien, changea brusquement son fusil d’épaule. Il rompit avec la cour autrichienne, abomina Metternich, la Sainte-Alliance et le système conservateur. Il se retourna impétueusement vers les forces libérales de l’Europe. Il applaudit au mariage du duc d’Orléans avec une princesse protestante. Et il conduisit son pays à la crise européenne de 1840, que Louis-Philippe parvint à conjurer mais d’où la monarchie de Juillet sortit blessée à mort. Tel fut l’effet d’une rencontre et d’un hasard d’où était né un amour malheureux.

— Votre histoire, dit l’académicien F…, ressemble à celle du Verre d’eau. Elle donne aux grands événements de petites causes. Scribe, cet habile homme, en aurait fait une pièce de théâtre dramatique et larmoyante.

— Mais qu’est devenue Diane de Troismares ? demanda le général baron Grimbert. Cette jeune fille m’intéresse beaucoup.

— Elle est entrée au Carmel, répondit M. de N… Comme Mlle de Lavallière, mais pure et innocente, elle a consacré le reste de sa vie à la prière. Elle y a trouvé le pardon, l’oubli et la paix.

— Mon cher ami, dit alors M. Durand de l’Aube, votre anecdote historique m’a fort intéressé. Elle est tout à fait dans la note de 1830 et je ne voudrais pas mettre en doute vos traditions de famille. Pourtant laissez-moi vous dire que si votre petit roman est bien construit, il pèche par la base. Le duc d’Orléans ne pouvait pas relever Diane de Troismares évanouie le jour de l’attentat de Fieschi parce qu’il n’était pas boulevard du Temple. Et il n’était pas boulevard du Temple parce qu’il était à ce moment-là en Afrique. Vous avez placé sa campagne d’Algérie et son éloignement par chagrin d’amour un mois plus tard. A cela près, je ne marchande pas la vraisemblance, et, comme on dit aujourd’hui, la crédibilité de votre arrangement.

— Je n’y tiens pas plus qu’il ne faut, répliqua M. de N…, et si ma petite anecdote nous a aidés à passer la soirée, c’est tout ce que je demande. Reconnaissez d’ailleurs qu’elle en vaut bien tant d’autres qui courent Paris tous les jours, et que nous acceptons les yeux fermés. Est-ce que ce n’est pas notre habitude de « chercher la femme » lorsque nous voulons trouver les ressorts de la politique et expliquer le jeu des partis, au lieu de nous contenter des raisons apparentes qui nous sont fournies officiellement ?

— C’est que, conclut l’académicien, il n’y aurait rien de plus ennuyeux que la politique et l’histoire si nous n’y faisions entrer un peu de mythologie.