— Oh ! j’aime beaucoup les paradoxes, s’écria miss Bawble. Il faut que M. Huguet nous dise tout de suite le sien.

M. Huguet avait craint d’être coupé par Hippolyte Girardot et il ne se fit pas prier.

— Un paradoxe, dit-il, n’est le plus souvent qu’une banalité méconnue ou tombée dans l’oubli. Pourquoi n’y aurait-il pas eu des salons littéraires voilà six ou sept cents ans ? Il y en a eu, les manuels de littérature en font foi. Ceux de la reine Aliénor et de ses filles furent très brillants. On y voyait des précieuses. On s’y moquait du roi Louis VII et l’on y disait que ce Capétien avait la forme enfoncée dans la matière parce qu’il comprenait peu de chose aux subtilités de Chrétien de Troyes et de Conon de Béthune ou de leurs maîtres et prédécesseurs, car j’avoue qu’ici je m’embrouille un peu dans la chronologie. Tant et si bien qu’Aliénor voulut connaître des amours plus raffinées, ce qui eut pour l’histoire de France des conséquences incalculables.

Miss Bawble l’interrompit :

— En Angleterre aussi, nous avons de vieux poètes et des dames du temps jadis. Si je comprends bien, ce Chrétien de Troyes et ce Conon de Béthune ont été d’aussi grands hommes que le pauvre Mayeux qui est mort l’année dernière et Bachelu que nous venons d’enterrer.

— Oh ! miss, répondit M. Huguet, ce n’est pas gentil de souligner la pauvreté de mon paradoxe. Il est vrai que j’aimerai Mayeux et Bachelu jusqu’à mon dernier jour, tandis que, des grands écrivains du douzième siècle, j’ai lu ce qu’en a cité Gaston Paris, qui, d’ailleurs, en dissertait négligemment. Nous mettons beaucoup de nous-mêmes dans les livres de nos contemporains, et c’est pourquoi ils sont exposés à mourir avec nous.

Un des habitués du salon de Mme Simonin n’avait encore rien dit. C’était un médecin qui soignait les gens de lettres et qui les observait depuis longtemps. Fidèle à la méthode expérimentale, il n’avançait jamais rien sans fournir des exemples. Et il s’exprima, comme toujours, avec prudence et modération :

— J’ai vu déjà s’obscurcir tant de célébrités que je doute de la durée de nos gloires. Quand je pense qu’on a mis Henri Rabusson en parallèle avec Anatole France et Robert de Bonnières au même rang que Paul Bourget. Qui se souvient de Bonnières et de Rabusson ?

— Jules Lemaître les tenait en sérieuse estime, dit M. Huguet. Mais tous les recueils de critique sont remplis de ces défuntes célébrités. Il suffit de voir Sainte-Beuve, et ses essais malheureux pour distinguer les gloires futures parmi les jeunes talents. Les palmarès des Nouveaux Lundis sont depuis longtemps des cimetières.

La lionne trouva que la conversation devenait trop sérieuse, car elle espérait un peu d’ironie. Elle interrompit M. Huguet.