— Nous voilà bien loin du salon d’Aliénor. Racontez-nous donc ce qu’on disait chez cette dame du douzième siècle.

— C’était très compliqué. Et je crois que, si nous pouvions entendre les propos de ce monde courtois, nous n’y comprendrions goutte. On y commentait les subtilités de Chrétien de Troyes et de Conon de Béthune qui égalaient au moins celles de M. Paul Valéry.

A ce nom, Mme Simonin dressa l’oreille. Elle pensait toujours à renouveler son cercle et elle s’écria impétueusement :

— Paul Valéry ! Il faudra nous l’amener un de ces jours. J’ai un grand désir de le connaître.

— Je le connais très bien, dit miss Bawble. J’ai tous ses livres sur grand papier. Il est très célèbre en Amérique.

— L’auteur de Charmes et d’Eupalinos est un poète. Et il aurait été comme chez lui chez Aliénor, poursuivit M. Huguet. La société de ce temps-là raffolait de poésie pure. Elle avait même le goût de la poésie algébrique. A l’hôtel de Rambouillet, on n’a pas été plus intellectuel. La preuve en est qu’Aliénor avait horreur de la littérature de guerre.

— Moi aussi, et nous tous, dit Mme Simonin avec autorité. C’est une littérature ennuyeuse et banale. Il y a tant d’autres sujets plus intéressants ! Heureusement Freud est venu et il nous a tirés de là.

— Mais de quelle guerre pouvait-on parler au douzième siècle ? demanda ingénument la lionne.

M. Huguet se tourna vers elle, car il avait toujours plaisir à la regarder :

— Des Croisades, madame, tout simplement. Et vous ne pouvez savoir à quel point elles ennuyaient les contemporains. Tenez, supposons que j’entreprenne de vous raconter l’expédition des Dardanelles. Je vois d’ici que vous m’écouterez distraitement. Vous préféreriez quelques commentaires sur le freudisme. Vous savez, quand on rêve d’un chapeau, c’est très grave. Et d’une échelle ! On est au bord de l’inceste… Toujours est-il que le moyen âge a très peu senti et à peine rendu la poésie des Croisades. Le siège d’Antioche produisait l’effet d’une relation d’état-major et la prise de Constantinople n’excitait pas plus les esprits que le débarquement de Salonique. Un auteur qui voulait plaire devait parler de l’éternel amour et de ses complications. Ou bien il allait chercher ses sujets dans le passé. Car les hommes du moyen âge ont trouvé leur temps banal et plat. « Banal » veut dire, d’après l’étymologie, ce que la loi rend commun à tous, ce dont tout le monde doit se servir. Chaque siècle à son tour est une banalité. Toutes les époques ont été grises et monotones pour ceux qui les ont vécues. On dit : « J’aurais voulu voir cela. » Et ceux qui l’ont vu n’ont rien vu de plus que nous. Ils ont voulu s’évader hors de leur âge. Ils ont subi comme nous l’attrait du passé : c’est vieux comme le monde. Qu’y a-t-il de moins coloré que le présent ? La couleur vient avec les années. Elle vient très tard. Pendant les Croisades, Pierre l’Ermite était quelqu’un comme le Père Coubé, et Godefroy de Bouillon un militaire comme le maréchal Foch. Savez-vous quand le sultan Saladin est entré dans la poésie ? Avec le Tasse, au seizième siècle, quand les Croisades étaient sorties depuis longtemps de la réalité. Et dire qu’il y a des personnes qui auraient voulu vivre en Italie au temps de la Renaissance ! Elles ne savent pas à quel point elles se seraient ennuyées. Pour se distraire, on lut alors la Jérusalem délivrée. Tandis qu’au siècle où l’on délivrait Jérusalem, le public, pour rêver, voulait entendre l’histoire de Tristan et Yseult, ou celle de Lancelot du Lac.