— Cette loi de la littérature est une loi de l’esprit, dit à son tour le docteur. Pour animer notre imagination, il faut nous éloigner dans le temps ou dans l’espace. On croit toujours qu’on est mieux ailleurs. Nous nous figurons que les gens d’autrefois échappaient aux soucis quotidiens de l’existence. Nous croyons aussi que les habitants des antipodes mènent une vie différente de la nôtre, une sorte de vie supra-terrestre, dégagée de nos petits ennuis, comme les héros de romans, qui n’ont jamais besoin d’aller chez le dentiste. Ripæ ulterioris amore. Tout le monde voudrait être sur l’autre rive. J’étais un jour dans un des lieux les plus étonnants du monde, dans la Lavra de Kiev, catacombes de l’Église russe, où l’on voit les momies de Nestor et d’Antoine, et, coiffée d’une mitre, la tête de Jean le Souffrant qui vécut trente ans enterré jusqu’au cou et reste tel qu’il est mort.
M. Huguet observa d’un mot que ces terribles mortifications avaient lieu au douzième siècle, à peu près le temps où la courtoise Aliénor s’entretenait de subtilités amoureuses, ce qui fait que la Russie était alors aussi différente de la France qu’elle peut l’être aujourd’hui.
— Comme nous arrivions, reprit le docteur, dans la sombre thébaïde où Nestor, Antoine et Jean avaient macéré leur chair pour sauver le peuple païen, le moine qui me conduisait, ayant reconnu un étranger, me demanda si j’étais Français. Je lui répondis que oui. Alors, à la lueur des cierges que nous tenions, je vis son visage s’enflammer et, d’une voix qui tremblait, il murmura : « Parij ! Parij ! » Près des confesseurs et des martyrs de son Église, dans leurs cavernes mystiques, ce moine rêvait à des choses qui n’ont jamais fouetté notre imagination parce que nous les voyons tous les jours.
— La momie de Nestor, fit la lionne, n’est pas une société très ragoûtante. N’en doutez pas : votre moine russe rêvait du Moulin-Rouge.
— Les plaisirs en sont médiocres, dit M. Huguet. Mais il se peut que la renommée de ce lieu soit plus solide, étant universelle, que celle des niches souterraines où ont médité les saints de l’orthodoxie. Tout est dans la légende, et l’on ne sait guère comment les légendes se créent. Toutefois, il est certain qu’elles ne se créent qu’avec l’aide du temps et grâce à des apports inconnus. Si nous n’avons pas de littérature de guerre, c’est parce que nous sommes encore trop près des événements. La légende de 1914 s’élabore peut-être. Peut-être aussi ne trouvera-t-elle jamais une expression poétique et littéraire. Ce serait une erreur de croire que tous les grands faits de l’histoire dussent enfanter des œuvres immortelles ou seulement remarquables. Il y en a qui ne donnent rien. Waterloo et Sedan ont plu, si je peux dire, parce que le sujet appartenait à un genre net, propre à l’ornement des cheminées et des tombeaux, qui flattait le goût secret des hommes pour les désastres et pour les ruines. La littérature s’est jetée sans délai sur ces catastrophes. La légende était toute faite. On a réussi du premier coup. Mais voyez les campagnes de Louis XIV. Mêlées de victoires et de revers, elles se terminent, à peu près comme en 1918, par un résultat plus honorable que certain. Ce qu’il en reste dans la poésie, ce n’est pas l’ode savante sur la prise de Namur. C’est Malbrough s’en va-t-en guerre. Il n’est même pas sûr que la guerre de 1914, après avoir ébranlé le monde, laisse l’équivalent de Malbrough, petite épopée qui est peut-être due au hasard.
Hippolyte Girardot, désireux de briller à son tour, fit alors cette remarque :
— C’est qu’en vérité les Français, qui n’ont pas la tête épique, ont très peu le génie légendaire. Les Allemands l’ont bien plus que nous. Ils vivent encore de leurs légendes et surtout des nôtres, comme le prouvent Tristan et Parsifal. Ils ont même mis en ballades romantiques la guerre de Sept ans qui, chez nous, n’a produit que les caricatures de Voltaire. Cependant il faut dire que, de tous ces événements, qui viennent, à peu près une fois par siècle, bouleverser la vie des nations, le même élément poétique ou romanesque surgit toujours. C’est l’aventure du soldat qu’on a cru mort et qui rentre à son foyer. Le thème du retour doit être très ancien. Il a donné l’Odyssée. Il a donné, M. Huguet ne l’ignore pas, toute une floraison de romans et de nouvelles au temps des Croisades. Il a donné enfin le Colonel Chabert. Personne ne s’est peut-être aperçu que Balzac avait tout simplement remplacé Ilion par Moscou et renversé l’histoire de Pénélope en supposant infidèle la femme du héros.
— Alors, dit le docteur, le roman ne serait qu’une dégénérescence de l’épopée ? C’est une thèse qu’on a beaucoup soutenue.
— Et voilà pourquoi, répliqua Mme Simonin, on va jusqu’à dire aujourd’hui que le roman n’est pas un genre littéraire. Il faut avouer plutôt que le roman est l’épopée moderne. Ce sont des épopées qu’ont écrites Balzac, Flaubert et Zola. Notre siècle est celui des romanciers.
Elle dit et jeta des yeux chargés de regrets sur quelques photographies ornées de dédicaces. On respecta un instant ce deuil et ce silence que M. Huguet interrompit en ces termes :