— Dans la dispute qui vient de s’élever sur le roman, je crains d’abord que la question soit mal posée. On se plaint de l’abondance de ce genre de production. Peut-être, toutes proportions gardées, n’est-elle pas beaucoup plus grande qu’à d’autres époques. On a toujours raconté beaucoup d’histoires. Et ce sont toujours les mêmes, mises à la mode du temps, Nous savons, par exemple, que les Incas de Marmontel ont eu un immense succès. Qui a jamais lu les Incas ? Personne, ou du moins je l’ai cru jusqu’au jour où j’eus rencontré un amateur qui avait eu ce courage. Le succès des Incas, selon lui, s’expliquait fort bien. C’est un livre adroitement composé, où entrent des doses égales de sensibilité, d’érotisme et de philosophie humanitaire, bref, la recette de la Nouvelle Héloïse et de la Garçonne. Recette infaillible à toutes les époques. Le roman est une espèce de gaufrier dans lequel on coule toujours la même crème accommodée au goût du jour. L’erreur principale du « stupide dix-neuvième siècle », en littérature, est d’avoir fait du roman la principale des œuvres d’art, et peut-être, tout simplement, d’y avoir vu une œuvre d’art.
Mme Simonin, saisie d’indignation, déclara qu’elle ne pouvait entendre de tels blasphèmes.
— Madame, dit M. Huguet avec douceur, M. Paul Bourget, qui a médité profondément ces sortes de choses, a coutume de dire que le roman ne peut survivre que comme document sur les mœurs. Je crois bien qu’il a raison. C’est ainsi que des professeurs lisent encore le Grand Cyrus et Clélie. Citez-moi un grand écrivain français qui soit resté pour avoir écrit l’histoire d’un monsieur et d’une dame, ce qui est aujourd’hui la matière de six volumes qui paraissent chaque jour. Notez bien que je dis l’histoire d’un monsieur et d’une dame, non d’un homme et d’une femme. Car les grands romans, les romans durables sont ceux qui reposent sur les données les plus générales et les plus humaines. Alors c’est Daphnis et Chloé, la Princesse de Clèves, Manon Lescaut, les Liaisons dangereuses, Werther, Carmen, Sapho… Tout ce qui est au sommet du genre plonge ainsi dans l’éternel, comme le chêne dont la tête au ciel était voisine. Mais, déchu de ces hauts modèles, tombé dans le « tout fait » de l’anecdote, le roman commence à vieillir et à radoter. Il dépérit par prolifération. Il est en train de se perdre dans le ronron, comme la tragédie au dix-huitième siècle. D’où son malaise et la querelle qui, depuis quelque temps, met aux prises de bons esprits. Qui sait si l’on ne finira pas par s’accorder sur ce point : le roman ne peut survivre que sous la forme de contes philosophiques ou de souvenirs poétisés ? Voltaire a laissé l’inimitable modèle des uns et Renan, avec Emma Kosilis et le Broyeur de lin, le brillant exemple des autres. Parce que quelques auteurs, au dix-neuvième siècle, ont mis un tempérament vigoureux ou une subtile analyse dans le récit de leurs historiettes, on a placé le roman au-dessus de tout. Tout le monde en a écrit, même ceux qui avaient la vocation d’autre chose. D’excellents écrivains y ont fait fortune. Ils y ont gâté leur talent et gaspillé des trésors. Ce n’est pas eux que j’accuse. C’est un siècle industriel et grossier.
— Dites-nous des noms, demanda miss Bawble.
— Ils seraient trop, mademoiselle. C’est un véritable massacre de notre littérature. Les mieux doués de nos auteurs ont tenu à rivaliser avec Xavier de Montépin.
— En somme, dit Mme Simonin, vous tenez le roman pour un genre inférieur. Je voudrais bien savoir pourquoi.
— Parce que, madame, c’est un genre trop facile. Remarquez bien que la liberté du romancier est absolue. Non seulement il manie son sujet à son gré et fait parler comme il veut ses personnages, mais encore il peut parler à leur place et, quand il est embarrassé, nous expliquer leur caractère, se sauver par une description et porter le lecteur dans la coulisse. Cela fait penser au mot fameux : « Le premier imbécile venu peut gouverner avec l’état de siège. » Remarquez au contraire que le plus méchant vaudeville exige l’observation des lois du théâtre, qui sont certaines, et un autre effort de composition. En fait de lois du roman, M. Paul Bourget n’a reconnu que la « crédibilité », c’est-à-dire la nécessité de donner aux situations et aux personnages, pour les rendre acceptables, une logique qui ne se trouve pas dans la vie. Aussi les romans les plus artistiques sont-ils les moins « vécus » et ceux où il y a le plus de fantaisie, c’est-à-dire, en apparence, de liberté, mais en apparence seulement. Car il est beaucoup plus difficile de raconter Peau d’Ane que l’histoire d’un commerçant du Sentier.
— Alors, dit Mme Simonin, l’œuvre d’art se juge à la difficulté vaincue ?
— Pas à cela seulement, sinon Campistron vaudrait Racine. Mais, quand il n’y a pas de difficulté à vaincre, l’esprit, la langue, tout se relâche. Les grands romans sont ceux où l’auteur s’est imposé des règles à lui-même, ce qui est encore mieux que s’il les avait reçues du dehors. En ce cas, on peut dire qu’on se rapproche du chef-d’œuvre. Vous voyez que je fais la part assez belle au roman.
— Donnez-nous des exemples, demanda de nouveau miss Bawble.