Il répondit gravement :

— J’ai vu Polioute, et je voudrais le voir encore.

C’est ainsi que, toute sa vie, le sobriquet lui en resta. Car il ne réussit jamais à prononcer correctement le nom difficile du saint dont Siméon Métaphraste a rapporté le martyre.

Le mois d’après, l’artilleur rendit visite à M. Levreau, son « pays ». Il lui parla de « Polioute », à quoi le restaurateur n’entendit rien. Il comprit seulement que Joseph aimait le théâtre, et lui promit, avec l’aide du chef de claque, de lui donner d’autres billets.

— Vous êtes bien honnête, dit l’artilleur. Mais jouera-t-on « Polioute » ?

On ne joue pas souvent cette tragédie chrétienne sur les théâtres subventionnés. Joseph Gendron était venu trop tard pour y connaître Rachel, et son temps prit fin sans que Polyeucte eût reparu sur l’affiche.

Quand il fut près d’être libéré, il revit Levreau, dont la boutique prospérait, et qui, ayant besoin d’aide, lui proposa d’entrer à son service. Joseph accepta, dans l’espoir de revoir « Polioute ».

Il surveillait le journal et les colonnes où les spectacles sont annoncés. Et il était triste lorsqu’ayant lu le programme de la semaine, il n’y trouvait pas sa tragédie.

— Qu’est-ce qu’ils font donc ? » disait-il entre ses dents. Car il ne concevait pas qu’une si belle pièce ne fût pas jouée tous les soirs.

On la joua pourtant, un 15 août, pour la fête de l’empereur. Le spectacle était gratuit. Polioute demanda congé à son patron, et, dès l’aube, s’étant muni de pain et de saucisson, il faisait queue aux portes du Théâtre-Français. Enfin il retrouvait ses héros, la sphère sublime où, d’un coup d’aile, le vieux Corneille l’avait élevé. Hors de lui, hors du monde, il suivit le drame avec ferveur. Il y retrouvait son émotion première. Il y découvrait de nouvelles beautés. A la sortie, il n’imita pas le vulgaire qui se pressait à la porte des artistes pour apercevoir Beauvallet et Mlle Favart. Il regagna le Luxembourg et sa mansarde, gardant son extase comme un croyant qui porte son dieu.