Il venait chez Levreau un professeur que Polioute intéressait. Exilé de l’Université pour quelques vices dont l’ivrognerie était le moindre, M. Laverdure gardait le goût des belles-lettres.

— Mon ami, dit-il au garçon qui lui servait à ce moment une côtelette de veau, Corneille a fait d’autres tragédies que Polyeucte. On les joue aussi plus souvent. Allez voir Le Cid, Horace, Cinna, puisque vous aimez le grand art.

Mais Joseph Gendron n’aimait pas l’art. Et il n’avait pas de curiosité littéraire. Il n’avait pas de religion non plus. Il se méfiait même des prêtres et il lisait Le Siècle, comme tout le monde. Joseph Gendron était en tout comme tout le monde, à cela près qu’un soir il avait été saisi du frisson sacré et qu’il voulait retrouver ce frisson, comme s’il eût, par hasard, surpris la chaste Diane au bain et qu’il eût désiré entrevoir encore la déesse.

Cependant, il dispensait avec zèle le poulet sauté et le Fleurie. Il traçait sur l’ardoise des additions exactes. Il était probe, laborieux, économe. Ses parents, étant morts, lui avaient laissé au pays un peu de bien. Il ne se fâchait jamais quand les clients l’appelaient Polioute. Et c’est pourquoi, aussi bon administrateur et bon père que Félix, sénateur romain et gouverneur d’Arménie, Levreau pensa que son auxiliaire était le mari qui convenait à sa fille Héloïse.

En dépit d’un nom fait pour les grandes amours, Héloïse ne ressemblait pas à Pauline, telle, du moins, qu’à l’aide de savants artifices, les tragédiennes la figurent sur la scène. Son nez, loin d’être grec, était camus. Sa taille était courte et ses bras rouges à force de laver la vaisselle. Joseph Gendron la prit telle qu’elle était, avec l’enseigne de la maison, la clientèle, les recettes et la cave, car il restait au fond de lui-même un paysan âpre au gain.

Par tendresse conjugale, Héloïse, indulgente à la manie de son époux, et en outre curieuse, voulut voir ce fameux Polyeucte. On y alla le 6 juin 1870. Mlle Devoyod, au jugement des amateurs, dit : « Je vois, je sais, je crois », presque aussi bien que Rachel. Laroche lança d’une voix inspirée : « A la gloire ! » Mais Héloïse déclara qu’elle s’était mieux amusée au Pied de Mouton.


La guerre et le siège donnèrent à Polioute des distractions puissantes. Il fut enrôlé dans les compagnies de marche avec les citoyens de son âge. Durant les longues heures de garde, il pensait à son restaurant qui périclitait par la rareté des subsistances. Et, pour chasser ses idées noires, il évoquait sa tragédie, la rampe illuminée, le frémissement des spectateurs lorsque le nouveau chrétien entraînait Néarque dans le temple des faux dieux.

Ce n’était pas que Joseph Gendron eût pour lui-même soif du martyre. Il se rappelait ce que sa mère lui avait dit autrefois quand il était parti pour le service, et il évitait d’aller de l’avant.

La guerre finie, il se félicita que, grâce à sa prudence, aucune balle prussienne n’eût rencontré un de ses viscères. L’ordre étant rétabli, il recommença d’alimenter et d’abreuver ses contemporains. Alors, ayant repris ses habitudes dans la monotonie des jours, le désir lui revint de voir Polyeucte, un désir aussi jeune et aussi fort qu’après son initiation. Mais en vain, d’un œil appliqué et peu familier avec la lecture, explorait-il les colonnes Morris. Le drame chrétien était délaissé.