Cependant, les habitués du poulet sauté et du Fleurie avaient reparu. On voyait parfois M. Laverdure, devenu journaliste, et qui dînait là avec des confrères. Gendron, sachant que le professeur avait acquis de l’importance, s’enhardit un jour à lui demander un service. Les gazettes ne pourraient-elles pas se plaindre qu’on représentât si peu le chef-d’œuvre cornélien ?

— Il est étrange, en effet, que nous soyons privés de cette bondieuserie, remarqua ironiquement M. Laverdure qui travaillait dans la libre pensée. Lorsque la France est vouée par son gouvernement au Sacré-Cœur, il faudrait que la scène aussi fût sanctifiée et que le personnel des théâtres subventionnés se convertît.

— Ne vous étonnez pas, dit un autre dîneur, son compagnon, qui avait la mine rubiconde, des yeux myopes et qui paraissait connaître l’art dramatique. La loi des contrastes veut qu’on ne reprenne pas Polyeucte en ce moment-ci, justement parce que nous sommes sous le règne de Mgr Dupanloup. Sous Louis XV, qui avait chassé les Jésuites, cette tragédie sacrée a été jouée deux fois plus que sous le pieux roi Louis XVI. On l’a jouée dix fois seulement de 1814 à 1830, c’est-à-dire quand des missions d’hommes noirs parcouraient la France pour la rendre au Christ, mais quarante et une fois de 1830 à 1848, lorsque, le roi n’étant pas dévot, la bourgeoisie retournait à la messe. Mon ami, conclut Francisque Sarcey en s’adressant au marchand de vin, si jamais le bien-aimé Henri V remonte sur son trône, vous n’aurez pas souvent l’occasion d’aller à la Comédie.

La prophétie se réalisa en ce sens que, la monarchie catholique ne s’étant pas faite, une reprise de Polyeucte eut lieu aussitôt. Joseph Gendron, qui venait de voter pour M. Barodet, républicain radical, applaudit aux débuts de Dupont-Vernon, qu’il retrouva plus tard quand Silvain rajeunit le rôle de Félix. Quelques années après, le soir où, pour le deuxième centenaire de la mort de Pierre Corneille, Mounet-Sully cueillit la palme du martyre, fut peut-être le plus beau de la vie de Polioute.

Le temps passa. Du Théâtre-Français à l’Odéon, Joseph Gendron ne perdit pas une représentation de sa tragédie. L’âge n’éteignait pas son enthousiasme. Il n’affaiblissait pas sa passion. Et il advint qu’en la dernière année du siècle, le 6 juin toujours, deux cent quatre-vingt-quatorzième anniversaire de la naissance du poète, Joseph Gendron, surpris par une averse, prit froid en sortant du théâtre. Le lendemain, le temps étant clair, et tel qu’il convient, il en profita pour mettre en bouteilles une barrique de Fleurie. Il remonta de la cave avec une grosse fièvre, s’alita et ne se releva plus.

Dans les rêves confus de l’agonie, il repassait sa vie, il revoyait sa jeunesse, son village, Vincennes et le bois aux belles nourrices, le père Levreau, le restaurant, M. Laverdure qui était devenu ministre. Et, surtout, la seule littérature qu’il eût connue emplissait son esprit d’images grandioses qui luttaient avec les ombres de la mort. Polyeucte et Sévère rivalisaient de noblesse d’âme. Pauline s’éveillait à la foi et à l’amour. Félix lui-même était touché par la grâce. Et là-haut, des anges, aux sons d’une musique céleste, accueillaient les martyrs.

— Joseph, dit Héloïse qui s’était approchée de son lit, c’est monsieur le curé qui voudrait te voir.

Il eut encore la force de répondre :

— Tu sais bien que j’ai défendu qu’on l’appelle.

Il tourna la tête du côté du mur, comme pour ne pas voir le prêtre. Et il expira en murmurant : « Polioute ! »