LA COUTUME DES SAMNITES

Quand le prince Tanore eut succédé à son père sur le trône de l’Inde, il résolut de réformer son royaume.

— Je suis souverain absolu, se disait-il, C’est ce qui me donne le moyen de marcher hardiment vers le progrès. Je n’ai pas à craindre l’opposition que rencontrent dans les régimes populaires les idées généreuses et hardies. Je montrerai au monde que le meilleur des gouvernements est le despotisme éclairé.

Le prince Tanore avait étudié à l’École des Sciences politiques. Il y avait lu nos auteurs. A l’institut de la rue Saint-Guillaume, il avait appris à admirer Montesquieu. L’Esprit des Lois était son livre de chevet. De cet ouvrage célèbre, il avait retenu, entre autres choses, les chapitres sur le mariage qui recommandent un usage des anciens Samnites introduit par Platon dans ses lois. Le prince Tanore savait par cœur ce passage du grand législateur français :

Belle coutume des Samnites. — Les Samnites, dit Montesquieu, avaient une coutume qui, dans une petite République, et surtout dans la situation où était la leur, devait produire d’admirables effets. On assemblait tous les jeunes gens et on les jugeait. Celui qui était déclaré le meilleur de tous prenait pour sa femme la fille qu’il voulait ; celui qui avait les suffrages après lui choisissait encore ; et ainsi de suite. Il était admirable de ne regarder entre les biens des garçons que les belles qualités et les services rendus à la patrie. Celui qui était le plus riche de ces sortes de biens choisissait une fille dans toute la nation. L’amour, la beauté, la chasteté, la vertu, la naissance, les richesses même, tout cela était, pour ainsi dire, la dot de la vertu. Il serait difficile d’imaginer une récompense plus noble, plus grande, moins à charge à un petit État, plus capable d’agir sur l’un et sur l’autre sexe. »

C’est pourquoi le nouveau souverain de l’Inde décida qu’un concours serait ouvert dans sa ville capitale de Kimourloc. Les jeunes gens les plus distingués par leur vertu y prendraient part. Les anciens seraient les juges. Et, selon la coutume admirable des Samnites, chacun des lauréats, dans l’ordre où ils seraient désignés, choisirait la jeune vierge dont il aurait le désir.

C’est en vain, que dans le conseil du trône où les lois étaient préparées, le ministre Samar avait élevé une protestation respectueuse.

— Sans doute, disait-il, depuis le règne lumineux du défunt monarque, l’égalité est-elle la règle du royaume. Nous avons aboli les castes, opprobre de l’Inde. Cependant il subsiste des différences entre les habitants de Kimourloc. Et la coutume des Samnites, toute noble et juste qu’elle est, nous expose à des unions mal assorties qui troubleraient l’ordre social. J’ai blanchi au service de l’État. Je sais que les mœurs sont longues à céder aux volontés du législateur. Je supplie Votre Majesté de prévoir une période de transition avant d’appliquer à l’ensemble du royaume une loi dont le texte samnite ne nous est pas connu et qui n’avait pas d’inconvénients dans la République de Platon, laquelle est restée idéale. »

Le prince Tanore demanda sèchement au ministre s’il avait étudié chez les sages de la rue Saint-Guillaume. Samar dut répondre qu’il n’avait fréquenté que l’école des derviches. On passa outre à ses observations et il fut le premier à mettre sa signature au bas du décret royal.