Au bruit qui se rapproche, au roulement des tambours, la panique a commencé dans l’Orangerie. Déjà le public, effrayé, a quitté précipitamment les galeries. Dans la salle, les Cinq-Cents éperdus voient que c’est la fin et ne savent plus que crier : « Vive la République ! Vive la Constitution de l’an III ! » lorsque les premières baïonnettes apparaissent. L’entrée était étroite et les soldats ne pénétraient dans la salle qu’assez lentement, tandis que des députés, à la tribune, leur criaient qu’ils « ternissaient leurs lauriers. » Mais le mouvement était lancé. Rien ne pouvait plus le retenir. Murat, toujours en avant, annonçait aux Cinq-Cents que l’Assemblée était dissoute. Les officiers répétaient ses paroles au milieu du tumulte, ordonnant à tous les représentants de sortir. Beaucoup ne se l’étaient pas fait dire deux fois. D’autres, les extrémistes, les enragés, ceux qui faisaient le coup de poing tout à l’heure, ne pouvaient que le tendre, impuissants, refoulés par le flot des hommes armés. En cinq minutes, la salle fut vide. Les uns avaient sauté par les fenêtres. Les autres avaient pris la porte avec plus de calme, protestant qu’ils cédaient à la violence. Rares furent ceux qui restèrent à leur banc, tentèrent une résistance. Les grenadiers soulevaient ces manifestants de leur siège. On n’insistait pas. Il n’y eut aucune violence contre les personnes, l’évacuation finale fut seulement un peu plus précipitée et laissa à la garde, qui prenait goût à sa besogne, une impression de ridicule. Le grenadier Thomas racontait plus tard : « Tous les pigeons pattus se sont sauvés par les croisées et nous avons été maîtres de la salle. » Le capitaine Coignet ajoute un trait : « Et puis nous voyons de gros Monsieurs qui passaient par les croisées ; les manteaux, les beaux bonnets et les plumes tombaient à terre ; les grenadiers arrachaient les galons de ces beaux manteaux. »
Le lendemain, les habitants de Saint-Cloud ramassèrent des toques et des écharpes dans les bois. Car, une fois hors de l’Orangerie, les députés ne se trouvèrent pas dans une situation plus agréable. Les abords du palais étaient cernés par la troupe qui fit rapidement circuler les représentants empêtrés dans leur toge romaine : ce costume classique, bon pour la solennité des séances, ne valait rien pour la course à pied. Quand tout le monde fut dehors, les grilles furent fermées et les factionnaires goguenardaient : « On sort, mais on n’entre pas. »
Le coup d’État était accompli après des flottements qui avaient failli lui être funestes. Le reste n’était plus que formalités. Le Conseil des Anciens, fort penaud, siégeait toujours. Il écoutait un des Cinq-Cents, un obstiné qui ne renonçait pas et qui était venu lui dénoncer l’attentat commis contre la représentation populaire, lorsque Lucien entra et coupa court. Il raconta l’événement, le justifia encore par la tentative d’assassinat centre son frère. Les Anciens ne demandaient qu’à se laisser convaincre. Le coup étant fait, ils étaient déjà convaincus depuis dix minutes, et, cette fois, prêts à voter tout ce que l’on voudrait. L’empressé Cornudet, prompt à rendre service et à rédiger des textes, apporta le projet de Constitution provisoire, but des conjurés : trois Consuls, Bonaparte, Sieyès et Roger-Ducos, ajournement des Conseils jusqu’à la Constitution définitive. Il n’y eut qu’un seul opposant. « La farce est jouée, » fit Réal.
Personne n’a répété ce qui se dit entre les conjurés lorsqu’ils se retrouvèrent dans ce salon où ils avaient vu de près la déroute et passé par de mortelles angoisses. On sait seulement que Talleyrand prononça ce mot sage : « Il faut dîner. » On ignore où Bonaparte et les principaux auteurs du coup d’État dînèrent. Ce dut être agréablement. Les nouvelles de Paris étaient bonnes. La population approuvait l’événement de Saint-Cloud et s’en réjouissait. Il n’y avait pas à craindre un retour offensif des jacobins : Fouché, plein de prévoyance, était sur le qui-vive. Ses agents surveillaient les portes de Paris pour interdire l’entrée aux « enragés » des Cinq-Cents qui eussent tenté une dernière chance de soulever les faubourgs. La tranquillité dans la capitale était parfaite. On joua dans les théâtres comme à l’ordinaire et le préfet de police y fit lire une notice officielle, relation succincte et d’un arrangement ingénieux. Le public était informé que le général Bonaparte « étant entré au Conseil des Cinq-Cents pour dénoncer des manœuvres contre-révolutionnaires, » avait failli être assassiné. Par bonheur, « le génie de la République avait sauvé ce général, » et « le Corps législatif avait pris toutes les mesures qui pouvaient assurer le triomphe et la gloire de la République. » La fable était audacieuse. Mais les Parisiens ne demandaient qu’à l’accepter.
On s’occupait, à Saint-Cloud, à donner à cette fable un semblant de consistance. Sieyès, Lucien, Bonaparte lui-même ne renonçaient pas à habiller le coup de force dans les formes parlementaires. Après avoir chassé et dispersé les Cinq-Cents, on se mit à la recherche de ceux qui, déjà consentants ou assouplis par l’épreuve, voudraient bien revenir siéger. Une curieuse chasse à l’homme commença dans la nuit. On courait maintenant après les fuyards. On put en ramener un certain nombre, cent cinquante environ, peut-être plus si l’on en juge par les compensations qui furent accordées plus tard à d’anciens membres des Cinq-Cents.
Aux chandelles, devant ce Parlement-croupion, Lucien, ayant repris le fauteuil de la présidence, fit voter le changement de Constitution que les Anciens avaient déjà adopté. Tout fut fait dans les règles. Une commission fut nommée. Des rapporteurs conclurent à l’adoption. Boulay et Cabanis justifièrent les événements de la journée, selon la doctrine brumairienne, par le besoin de renforcer le gouvernement afin de sauver la Révolution et la République, de les arracher aux partis et de concilier l’ordre et la liberté. C’est ce que Taine appelle « l’alliance de la philosophie et du sabre. » Tout brumaire est là. Et, pour consacrer l’alliance, les trois Consuls déjà désignés furent invités à prêter serment à la République une et indivisible et à ses principes. Les législateurs présents jurèrent à leur tour. Un orateur déclara que c’était aussi beau et aussi grand que le serment du Jeu de Paume. Peut-être était-il sincère. On cachait sous les fleurs de l’antiphrase le rôle que les baïonnettes venaient de jouer, — la force des baïonnettes, ô Mirabeau !
Cette régularisation du coup d’État, ces dernières formalités parlementaires durèrent jusqu’à onze heures du soir. Alors Bonaparte tira une proclamation au pays qu’il tenait toute prête. Il y insistait sur la tentative d’assassinat, vraiment précieuse, dont il avait failli être victime. C’était l’excuse du coup de force, il annonçait aussi qu’il n’était « l’homme d’aucun parti. » Et c’était ce qui devait le mieux plaire aux Français.
Tout était fini et finissait bien. On rentra tard à Paris dans des voitures qui avaient failli, quelques heures plus tôt, servir à la fuite. Bonaparte, qui avait pour compagnon le fidèle Bourrienne, resta silencieux jusqu’au retour rue de la Victoire. On est libre de penser qu’il méditait son gouvernement futur. Il avait aussi le droit d’être brisé par les émotions de ces deux jours.
Sieyès et Roger-Ducos n’avaient d’autre domicile que le Luxembourg. Ils y revinrent coucher à deux pas de Gohier et de Moulin toujours gardés à vue. Moreau n’avait pas quitté sa faction une minute. Comme il s’ennuyait, il avait beaucoup fumé, au point d’incommoder ses prisonniers. Moreau, qui avait failli être choisi par Sieyès pour exécuter le coup d’État, avait fumé la pipe pendant que Bonaparte prenait le pouvoir…