Cette scène, Lucien venait de la jouer « en grand acteur politique. » Nous l’avons laissé comme il s’efforçait à la tribune de défendre son frère, de le disculper, d’écarter le vote de proscription. L’Assemblée refusait de l’entendre. La partie était bien perdue. Alors Lucien eut une inspiration. Soudain, il se défait de sa toge. Il la jette sur le rebord de la tribune avec sa toque et son écharpe et, d’une voix qu’il rend pathétique et sonore, s’écrie : « Je dois renoncer à me faire entendre. Il n’y a plus de liberté. En signe de deuil public, je dépose ici les marques de la magistrature populaire. »
C’était encore du théâtre, mais du meilleur. Il ne faut pas oublier que les hommes de ce temps-là avaient l’expérience des journées de la Révolution, des moyens par lesquels s’étaient accomplis tant de thermidors et de fructidors, des subterfuges par lesquels, à travers tant de coups de force, les apparences de la légalité avaient toujours été maintenues. Ce que Lucien venait de tenter, c’était de se confondre avec la loi, de faire comme si le droit et la liberté de l’Assemblée venaient d’être violés en sa personne. Alors le scrupule des grenadiers céderait. Ces prétoriens de la Révolution seraient déliés par ce que Sorel appelle justement « un exorcisme sacré, » le président des Cinq-Cents appelant lui-même la force armée à faire respecter son autorité contre les Cinq-Cents.
Cependant, après son geste théâtral, Lucien n’était pas en meilleure posture. Furieux de cette diversion, les jacobins criaient plus fort que jamais hors la loi ! Ils assaillaient la tribune et s’efforçaient d’en arracher Lucien qui était sur le point d’être bousculé aussi gravement que l’avait été son frère quelques instants plus tôt. Tout à coup un capitaine à la tête de dix hommes entre dans l’Orangerie en criant Vive la République ! Ce sont des grenadiers envoyés au secours du président en danger. Cette intervention est conforme à leur devoir de gardiens du Corps législatif : la manœuvre de Lucien commence à réussir, et Bonaparte, averti par Frégeville, a compris tout de suite le parti qu’il était possible d’en tirer.
A l’entrée de ces soldats que leur capitaine annonce par un cri d’un loyalisme républicain si rassurant, les Cinq-Cents se calment. Sans doute c’est l’armée, fidèle à la Constitution, qui vient se mettre aux ordres des législateurs. Dans cette agréable illusion, les plus acharnés jacobins abandonnent même leur assaut de la tribune. Le capitaine y monte, avertit d’un mot Chazal qui maintenant préside, et, s’adressant à Lucien, lui dit qu’il vient le délivrer et lui demande de le suivre. Soit qu’il fût épuisé par ses efforts, soit qu’il eût une méfiance, Lucien ne répondit pas. Il semblait même ne pas voir. Alors le capitaine le prit sous les bras, le porta presque, avec un grand respect, « comme un corps saint, » puis le fit sortir entouré des dix grenadiers.
Tout cela avait été si rapide que le Conseil ne se ressaisit qu’après leur départ. A leur tour, les députés comprirent que la partie venait de se retourner brusquement. Quelques minutes plus tôt, ils pouvaient la gagner. Maintenant elle était bien perdue.
Aussitôt arrivé dans la cour, Lucien, qui avait retrouvé ses esprits, demande un cheval et voilà le président de l’Assemblée aux côtés de son frère. Il ne s’agit plus entre eux de rivalité. Il n’y a plus de Bonaparte militaire et de Bonaparte civil. Tous deux jouent leur destinée ensemble et ce sera la faute de Lucien si, plus tard, il gâche la sienne.
S’avançant vers les grenadiers de la garde, puisque c’était eux qu’il s’agissait de décider, il leur adressa avec feu et avec toute la force de conviction nécessaire une harangue où il leur démontrait que la liberté était violée. Il les appelait à la sauver et à la rétablir. Le président du Conseil des Cinq-Cents lui-même déclarait que la majorité, dont il était l’expression, se trouvait terrorisée par quelques représentants qui, armés de poignards, ne permettaient à personne de prendre la parole et menaçaient leurs collègues de mort. C’étaient des furieux, d’audacieux brigands, « sans doute soldés par l’Angleterre, » qui s’étaient révoltés contre le Conseil des Anciens, contre le décret régulier par lequel le commandement était donné au général Bonaparte. Par là, ils s’étaient mis eux-mêmes hors la loi. Alors il n’y avait plus de recours que dans la force armée. « Je confie aux guerriers, dit Lucien en terminant, le soin de délivrer la majorité de leurs représentants. Généraux, soldats, citoyens, vous ne reconnaîtrez pour législateurs en France que ceux qui vont se rendre auprès de moi. Quant à ceux qui persisteront à rester dans l’Orangerie, il importe qu’on les expulse. Ce ne sont plus les représentants du peuple mais les représentants du poignard. »
Discours vraiment décisif. La vérité y était habilement déformée ou sollicitée. Mais il devait produire l’effet qu’il fallait parce qu’il était exactement dans le fil des choses, dans le sens de la journée, parce qu’il restait fidèle au caractère que le coup d’État devait avoir dans la pensée de ceux qui les premiers l’avaient conçu : continuation de la méthode et des idées révolutionnaires et non rupture avec elles ; participation directe des principaux personnages de l’État et des détenteurs de l’autorité publique.
Lucien, par sa harangue civile, avait produit sur la garde du Corps législatif l’effet que Napoléon avait obtenu sur la troupe. Celle-ci, par derrière, bouillait d’entrer en action. Il fallait presque la retenir et les grenadiers sentaient cette impatience dans leur dos. Lucien s’aperçoit qu’il a partie gagnée. Acteur excellent, fertile en ressources, il imagine encore un autre jeu de scène. Prenant une épée de la main d’un des officiers qui sont près de lui, il en met la pointe sur la poitrine de son frère et jure qu’il le tuera si jamais, au lieu de sauver la République, il viole la liberté.
Cette mimique, renouvelée du répertoire de la Révolution, devait être irrésistible. Les grenadiers retrouvent les gestes, l’éloquence, le style de tragédie dont ils ont été nourris depuis dix ans. Enfin, ils sont conquis. Ils sont à point. Bonaparte qui les surveille, qui lit leurs sentiments sur leur visage, donne un ordre. Les tambours battent la charge. Murat, avec son bel allant d’entraîneur d’hommes, se met à la tête d’un groupe de grenadiers et se fait suivre. Alors toute la garde constitutionnelle s’ébranle, et, au pas de charge, se dirige vers l’Orangerie tandis que la cour se vide devant elle et que, de loin, les curieux, qui ont compris, poussent des cris d’encouragement et conspuent les jacobins.