Ces dix minutes furent remplies par deux scènes de véritable théâtre qui précipitèrent le dénouement.
Au premier étage, dans le salon où Bonaparte reprenait ses esprits, on se rendait compte que le coup d’État parlementaire était bien manqué et que la situation devenait périlleuse. Sieyès était catégorique : on ne pouvait plus en sortir que par la force. N’avait-il pas dit depuis plusieurs mois qu’il lui fallait une épée ? Cet homme qui avait porté pendant vingt ans la robe ecclésiastique était, dans le Conseil, le plus énergique et le plus clairvoyant. Murat, qui, ce jour-là, gagna la main de Caroline, et Leclerc, déjà mari de Pauline, étaient également d’avis qu’il fallait jouer le tout pour le tout. C’était, semble-t-il, Bonaparte qui hésitait encore, tant le cri de Hors la loi l’avait frappé. Il n’était toujours pas sûr que la garde constitutionnelle marchât, qu’elle ne fût pas sensible à un appel des représentants du peuple. Sans doute on pouvait compter sur les autres éléments de troupe, sur les vrais soldats. Mais allait-on risquer une collision, peut-être sanglante, entre les deux sortes de militaires ? Pour garder un semblant de légalité, pour agir sur la garde des Conseils, il faudrait montrer un papier. L’idée qu’on adopta fut de solliciter des Anciens un nouveau décret qui donnerait cette fois à Bonaparte le pouvoir civil.
C’était vraiment une idée de gens en déroute. On revenait à la situation de la veille. On tournait en rond. Quelle apparence y avait-il que l’Assemblée, mal disposée, effrayée par le déchaînement des Cinq-Cents, pût voter quelque chose d’aussi grave ? Néanmoins, Fargues, un des conjurés, Ancien lui-même, se chargea d’obtenir le décret en faisant à ses collègues un tableau pathétique de la situation, en leur représentant les périls qu’avait courus le général investi de leur confiance, l’attentat auquel les députés jacobins venaient de se livrer sur lui. Fargues ne devait d’ailleurs rien obtenir : les Anciens avaient peur. Ils se contentèrent de nommer une commission pour mettre leur responsabilité à l’abri. Si l’on avait attendu leur décret pour agir, on se fût trouvé devant le néant.
Mais à peine Fargues avait-il quitté le grand salon du premier étage où l’état-major du coup d’État restait perplexe, que deux messagers de Talleyrand entraient. Talleyrand s’était tenu toute la journée dans une autre partie du château, suivant les mouvements des deux Assemblées, surveillant les impressions des uns et des autres, renseigné minute par minute et prêt à corriger les défaillances. Ses confidents, Duquesnoy et Montrond, arrivèrent à point. Ils venaient dire qu’il n’était plus possible de retenir les Cinq-Cents et que le décret de proscription allait finir par être rendu contre le général, mis au ban de la République comme factieux.
A ces mots, Bonaparte sort de la prostration où il était depuis l’échauffourée de l’Orangerie. Selon le mot vulgaire, là très vrai, ses nerfs avaient repris le dessus. Tirant son épée, il s’approche des fenêtres qui donnent sur la grande terrasse, garnie de soldats et pousse le cri : « Aux armes ! »
Ce cri était un commandement, et, aussitôt, l’ordre du général fut répété par tous les chefs de section. Dans un bruit de fers tirés du fourreau, les hommes s’alignaient, prenaient leurs positions, les grenadiers de la garde constitutionnelle à portée immédiate du château. Derrière se trouvaient les fantassins de Sérurier, les dragons de Sébastiani. C’était toujours par ces énigmatiques grenadiers, par ces briscards de la Révolution qu’il fallait commencer et, à ce moment suprême, on était moins sûr que jamais de leur attitude.
C’était à eux que Bonaparte devait parler d’abord. Il était descendu dans la cour, escorté de son état-major et suivi des yeux, non sans angoisse, par les civils qui restaient dans le grand salon. Sieyès, à ce moment-là, songeait à la berline qu’il avait eu la prudence de commander en cas d’échec. Il n’était pas le seul qui se rendît compte des risques de la journée. Talleyrand, un peu pâle, étonnait par sa fermeté et sa présence d’esprit. Un des conjurés, Villetard, avait amené son fils et son neveu, presque des enfants, les avait laissés dans un des fourrés du parc et leur avait dit : « Si vous ne me voyez pas avant ce soir, sauvez-vous comme vous pourrez : c’est que je serai mort. »
Le soir tombait, un soir gris de novembre. On approchait de cinq heures et bientôt ce serait la nuit, il ne serait plus possible d’agir sur la troupe, de l’enlever par la mise en scène et le geste. Nouveau contretemps, le cheval destiné à Bonaparte et qu’avait prêté l’amiral Bruix était une belle bête, mais fougueuse, qui se cabrait et ruait. Le général eut toutes les peines du monde à se mettre et à se tenir en selle. Encore devait-il parler aux hommes en continuant à maîtriser sa monture. Dans cette attitude peu propre à en imposer, il parcourut les rangs des grenadiers, leur demandant s’il pouvait compter sur eux. Pas de réponse. Ces hommes restaient silencieux, immobiles sous les armes. Sieyès, qui suivait la scène du balcon, s’imagina un moment, paraît-il, qu’ils s’apprêtaient à cerner le général comme pour l’arrêter. A ce moment-là, c’était Sieyès qui avait les plus vives appréhensions, elles lui faisaient voir les choses sous un aspect tragique, et, lui qui avait été jusque-là d’un si beau sang-froid, il tournait au pessimisme.
Cependant Bonaparte avait hâte de se trouver parmi les vrais soldats et il avait galopé vers eux, sur la terrasse, certain d’être bien accueilli. En effet, à peine eut-il paru que des acclamations enthousiastes retentirent. Bonaparte profita aussitôt de ces bonnes dispositions. Par saccades, à mots coupés, ayant toujours peine à conduire son cheval, il accusa les Cinq-Cents d’avoir voulu l’assassiner, les couvrit d’injures, les accusa d’être à la solde de l’Angleterre. Ce fut une scène qui laissa à tous les témoins une impression profonde. Le visage de Bonaparte portait des traces de sang qui prêtaient à croire que la tentative d’assassinat n’était pas une fable. A la vérité, Bonaparte avait rapporté d’Égypte une irritation des humeurs, une sorte d’eczéma, et, dans son énervement, il venait d’écorcher ses boutons, ce qui lui donnait un aspect « sinistre. » Pour être dû au hasard, l’effet n’en fut pas moins violent. La troupe, qui avait déjà des rancunes contre les députés qu’elle rendait responsables de ses propres misères, fut saisie de colère et d’émotion. On pouvait la conduire où l’on voudrait. Elle était prête à marcher avec son général et à faire tout ce qu’il lui demanderait.
Il n’était pas possible d’en dire autant des grenadiers. Non seulement ils gardaient leur attitude incertaine, mais encore ils étaient travaillés par des jacobins, qui, sortant de l’Orangerie et bravant la défense de parler aux soldats, leur rappelaient leur devoir constitutionnel, les conjuraient de ne pas trahir la République, les assuraient que, dans un moment, Bonaparte serait mis hors la loi. Ce seul mot, la loi, inspirait du respect à ces hommes qui avaient été comme les gardes du corps de la Révolution. Sans l’autre scène dont nous parlions tout à l’heure, la seconde, qui au même moment, avait le Conseil des Cinq-Cents pour théâtre, il est peu probable que les grenadiers du Corps législatif, de qui tout dépendait, eussent été entraînés.