Bonaparte avait avec lui ses officiers et quelques grenadiers particulièrement sûrs. Il a raconté lui-même que deux de ces hommes lui dirent qu’il ne savait pas au milieu de qui il allait, que ces gens-là étaient « capables de tout. » Mais il était soldat, il savait payer de sa personne, et à la guerre comme à la guerre. Ce qu’il ne distinguait peut-être pas, c’était la différence entre le pont d’Arcole et une rixe à coups de poing avec les gaillards des clubs.
Le Conseil des Cinq-Cents attendait la communication officielle des Anciens au sujet du complot et de la translation. Lorsque l’on entendit le poste prendre les armes, on crut que c’était le messager d’État qui entrait. Mais une cohue obstruait la porte, comme on le voit au Palais-Bourbon les jours de grande séance. Bonaparte, séparé de sa suite, dut se glisser à travers cette foule et ne fut pas aperçu tout de suite. Comme il approchait de la tribune, il se heurta à un groupe de jacobins, hommes de poigne, qui avaient l’habitude d’en surveiller l’accès. A peine eurent-ils reconnu le général, qu’ils se mirent à crier : A bas le dictateur ! A bas le tyran ! Alors un tumulte effroyable éclate. Les députés se lèvent de leurs bancs en poussant des clameurs, des injures et des menaces : Hors la loi ! Tue ! tue ! au milieu de mots pompeux comme celui de Destrem : « Est-ce donc pour cela que tu as vaincu ? »
L’espace qui séparait la tribune des banquettes s’était rempli d’une foule hurlante et gesticulante au milieu de laquelle, loin de pouvoir dire un mot, Bonaparte étouffait. Des poings tendus par quelques colosses étaient tout près de s’abattre sur lui et, dans cette rixe, il paraissait encore plus petit et plus frêle.
La scène menaçait de mal tourner. Et s’il n’est pas possible de dire qu’il s’en est fallu de peu que César ne tombât sous le poignard de Brutus, comme la légende créée et propagée par les brumairiens l’affirma tout de suite, il est vrai qu’il fut maltraité et même brutalisé. Il était en très mauvais état, fort pâle, respirant à peine et près de se trouver mal, lorsque Murat, Lefebvre et Gardanne s’élancèrent à son secours suivis des grenadiers qu’il avait laissés à la porte et qui vinrent le dégager. Ils le ramenèrent vers la sortie en lui faisant un rempart de leurs corps, non sans qu’il se produisît encore une bousculade sérieuse dans laquelle fut déchirée la manche d’un de ces soldats qui s’appelait Thomé.
La manche de Thomé, pièce à conviction, allait jouer un rôle aussi important dans la seconde partie de ce drame que le retard des menuisiers et des tapissiers dans la première. On commença, en effet, à répéter à travers Saint-Cloud que le général venait d’échapper à une tentative d’assassinat, ce qui devait servir puissamment, auprès de la troupe, à obtenir le mouvement décisif et final.
Car si l’intervention de Bonaparte au Conseil des Anciens avait été un fiasco, son entrée chez les Cinq-Cents était un désastre. Non seulement le plan de Sieyès, le plan d’action parlementaire, avortait, mais c’était l’Assemblée qui prenait l’offensive. Le cri de Hors la loi n’était ni un mot théâtral, ni une formule de style. C’était celui qui avait servi à renverser Robespierre. S’il trouvait de l’écho dans le public mêlé qui avait envahi Saint-Cloud, s’il en trouvait, chose plus grave, dans la garde, on pouvait considérer que tout était perdu. Il y aurait une journée jacobine au lieu d’un coup d’État des modérés. Assurément c’était Sieyès qui, la veille, avait raison lorsqu’il essayait de convaincre Bonaparte que leur plan n’était pas réalisable ou les exposait à de grands hasards si l’on ne battait pas le fer pendant qu’il était chaud et si l’on n’arrêtait pas préventivement une quarantaine de ces meneurs qui venaient, dans l’Orangerie, de montrer que, pour des « avocats, » ils s’entendaient assez à la boxe.
La sortie de Bonaparte, emporté à demi évanoui, n’avait pas été brillante. A son entrée dans le grand cabinet où se tenaient toujours Sieyès et Roger-Ducos de plus en plus inquiets, on ne l’eût pas reconnu. Le militaire, l’homme d’action, fourvoyé dans la bagarre, était défait, égaré, à peine remis de sa syncope. Il eut là sa défaillance. On raconte que, s’adressant à Sieyès, il l’appela « général » et lui dit presque plaintivement : « Ils veulent me mettre hors la loi. » Sieyès trouva la force de faire un mot historique : « Ce sont eux qui s’y sont mis, » répondit-il.
Il fallut quelque temps à Bonaparte pour reprendre ses esprits. Il avait reçu une violente commotion nerveuse. Ce furent ses associés, ce fut Sieyès, « ce prêtre, » qui durent, pendant quelques instants, avoir de l’énergie à sa place. Sa machine physique l’avait bien trahi.
Cependant la séance se poursuivait aux Cinq-Cents et elle prenait un tour dangereux. Au moment de la sortie de Bonaparte, le tumulte avait redoublé. Il y avait même eu une sorte de panique dans les tribunes réservées au public. Maintenant on délibérait. Les députés prenaient avantage de ce qu’ils considéraient comme l’expulsion d’un général factieux et ils voulaient contraindre Lucien à faire voter la mise hors la loi. Le jeune président, qui venait d’assister avec un serrement de cœur à la mésaventure de son frère, n’avait pas perdu son sang-froid. Il résista aux sommations, aux menaces que les jacobins les plus enragés, les boxeurs qui venaient de faire leurs preuves, apportaient jusqu’à son fauteuil en le tutoyant : « Marche donc, président ! Mets aux voix ! » Lucien s’efforce d’expliquer, au milieu des vociférations, que l’Assemblée n’a pas voulu entendre le général, qu’elle ne lui a pas laissé dire un mot. Elle ne peut pas prononcer contre ce héros la plus cruelle condamnation dont elle dispose sans lui avoir permis de parler. Mais les clameurs redoublent contre Lucien qui se couvre, cède la présidence à son ami Chazal, et, crânement, demande à prendre la parole comme simple député, marchant à l’assaut de la tribune, s’y cramponnant, malgré les bousculades, en attendant son tour de parole. Ces scènes violentes, qui n’étaient pas rares, ne donnaient-elles pas raison aux hommes qui voulaient en finir avec un régime qui offrait des spectacles aussi désordonnés ?
Cette fureur, dans la circonstance, eut pourtant l’avantage de ne pas laisser venir en discussion des propositions dont les conséquences auraient pu être sérieuses. Tandis que les enragés s’époumonnaient à crier Hors la loi ! de plus subtils demandaient que le décret qui nommait Bonaparte au commandement des troupes fût annulé pour cause d’illégalité. D’autres, heureusement, voulaient l’annulation de tout le décret, si bien qu’au milieu de trop de motions et d’ordres du jour, l’Assemblée, toujours troublée par des cris furieux, piétina sans se résoudre à rien et gaspilla un temps précieux. L’allégorie de Martin qui, pour un point, perdit son âne, est celle qui convient à toute cette histoire. Lucien avait pu dire tout bas à l’inspecteur de la salle Frégeville : « Il faut que la séance soit interrompue avant dix minutes, ou je ne réponds de rien. » D’eux-mêmes les Cinq-Cents accordèrent ce répit, tandis que Frégeville courait avertir Sieyès et Roger-Ducos.