Pour Bonaparte, c’était l’épreuve pénible et redoutable. Ce qu’il venait dire, ce n’était pas du tout ce que les Anciens espéraient. Et il fallait parler d’abondance, prononcer un discours, la seule chose peut-être dont il ne fût pas capable. Déjà énervé par les incidents fâcheux qui se succédaient depuis midi, il fut saisi de cette timidité et de cette angoisse que les gens de théâtre appellent le trac. Une voix rauque, entrecoupée, des paroles à la fois violentes et sans suite, la personne malingre, étriquée du dictateur, son air de très jeune homme mal portant : en quelques instants, le héros perdait son prestige. Et, sur ces vieux routiers, sur ces politiciens experts dans l’art oratoire, il produisit tout d’un coup une piètre impression. Les « avocats, » chez eux, dans leur milieu, prenaient leur revanche du mépris dont le général les avait couverts depuis le moment où, quittant l’Égypte, il avait annoncé qu’il rentrait en France pour les chasser.
Cependant il fallait dire quelque chose. Bonaparte se jeta à l’eau. Sa harangue, dans la version officielle qui en a été donnée par le Moniteur, est décousue. Il n’est pourtant pas défendu de penser que cette version a été arrangée, ce qui laisse croire que, dans la bouche du général, les phrases se sont succédé avec une singulière incohérence, les phrases et aussi les métaphores banales auxquelles ne manquait même pas le : « Vous êtes sur un volcan. » Ce sont des lambeaux de discours qui sortent d’une poitrine oppressée. « Sa pensée même le fuit, » dit Albert Sorel. Bref une espèce de déroute.
Ce qu’il voulait dire, c’était que le Conseil des Anciens devait achever ce qu’il avait commencé la veille : « Qu’il prenne des mesures, qu’il parle ! me voici pour exécuter. » A ce moment, une voix l’interrompit : « Et la Constitution ? » s’écria Linglet. Désarçonné, Bonaparte garda le silence. Le compte rendu officiel porte que l’orateur « se recueille un moment. » Puis, fouetté par l’interruption, il réplique, et, dans ce mauvais monologue, c’est son meilleur passage : « La Constitution ! Vous l’avez vous-mêmes anéantie. Au 18 fructidor, vous l’avez violée. Vous l’avez violée au 22 floréal. Vous l’avez violée au 30 prairial. Elle n’obtient plus le respect de personne. Je dirai tout. »
Que va-t-il dire ? Ce qu’on attend, ce sont des révélations sur ce complot jacobin, anarchiste, qui sert de prétexte à tout depuis deux jours. Mais rien de précis ne sort de la bouche du général, et pour cause. Il parle vaguement de complot, d’attentat, d’hommes sinistres qui se préparent à relever l’échafaud. Mais, comme il sait peu de chose de leurs sanglants desseins, il en revient à parler de lui-même, à présenter une apologie emphatique : « Je ne suis point un intrigant : vous me connaissez. Je crois avoir donné assez de gages de mon dévouement à ma patrie. Si je suis un perfide, soyez tous des Brutus. »
L’orateur novice s’embourbait, et ses amis, dans le Conseil, commençaient à souffrir cruellement. Tour le tirer de là, il fallait en finir. Ils proposèrent de passer au vote et, avant de voter, de reprendre la séance régulière aux honneurs de laquelle Bonaparte serait admis.
Mais, dès qu’il s’agit de prendre une décision, l’incertitude des Anciens recommence. Ils ne sont plus dans le même état d’esprit que la veille. Ils hésitent à voter des mesures que n’approuveraient pas, à côté, les Cinq-Cents. Les conciliabules qui se sont tenus de midi à deux heures pèsent sur eux. Et puis les opposants, écartés la veille par un tour de passe-passe, sont là. Ils exigent maintenant sur le fameux complot des explications en règle. Plus d’allusions vagues. Le cri ordinaire de toutes les assemblées en pareil cas retentit : « Les noms ! Citez les noms ! » Bonaparte, pris au dépourvu, répond que Barras et Moulin lui ont fait part de projets révolutionnaires. Là-dessus, dans un vacarme effroyable, plusieurs représentants réclament une enquête.
L’affaire tournait mal. Non seulement Bonaparte n’avait pu convaincre celle des deux Assemblées qui lui était le plus favorable : il allait encore l’indisposer. S’irritant d’autant plus qu’il se sentait moins persuasif, il se mettait à menacer. Des mots qu’il avait dits ailleurs lui revenaient à l’esprit. Un jour, au Caire, il avait épouvanté une délégation de notables musulmans par une image de style oriental : « Souvenez-vous que je marche accompagné du dieu de la victoire et du dieu de la guerre. » Cette phrase, il s’en resservit, et, sur une assemblée française, elle devait produire une impression détestable. Il y eut de violents murmures qui exaspérèrent Bonaparte. Il essaya encore de gagner les Anciens en les excitant contre les Cinq-Cents. Ses excitations tombèrent dans le vide. Alors, cherchant toujours un effet, il se tourna vers les grenadiers qui l’avaient accompagné et, s’adressant à eux : « Vous, mes camarades, vous, braves grenadiers, que je vois autour de cette enceinte, si quelque orateur, soldé par l’étranger, ose prononcer contre votre général les mots Hors la loi, que le foudre de la guerre l’écrase à l’instant. »
Bonaparte avait accumulé les maladresses. Il mettait ses amis à une dure épreuve. Les Anciens, déjà ébranlés, commençaient à craindre une dictature militaire et il les effrayait par un langage militariste. En vain le président Lemercier vient en aide au général, l’excuse, le ramène à la question. Bonaparte a pataugé. Il patauge encore. Ce que son intervention chez les Anciens devait produire, c’était, d’après le plan convenu avec Sieyès, une motion en faveur d’un gouvernement nouveau. Loin d’avoir fait jaillir cette initiative, il l’a empêchée et compromise. Il n’a plus qu’une chose à faire, c’est de sortir, laissant les Anciens poursuivre une discussion qui se perd dans les sables.
Lorsque Bonaparte quitta la Galerie d’Apollon, il ne paraissait pas se rendre compte de son échec. Il était redevenu maître de ses nerfs. « Tout ira bien, » fit-il dire à Joséphine. Dans un couloir, le fidèle Arnault l’attend. Talleyrand, touché aussi, sont inquiets. Ils ont envoyé Arnault vers le général pour lui conseiller de brusquer les choses. Bonaparte n’accepte pas de conseils et répète que tout ira bien. La garde ne vient-elle pas de l’acclamer à sa sortie du Conseil des Anciens ? Ces vivats n’ont-ils pas été entendus dans la galerie d’Apollon et jusque dans l’Orangerie ? Qu’on le laisse faire. La principale précaution est prise. Jourdan, Augereau, Bernadotte peut-être, rôdent par là : l’ordre est donné de sabrer le premier, quel qu’il soit, qui adressera la parole aux troupes sans la permission du commandant suprême de la force armée.
C’est une chose curieuse qu’après son fiasco chez les Anciens, Bonaparte ait voulu se rendre chez les Cinq-Cents. Il était pourtant renseigné. A l’Orangerie, la première partie de la séance avait été houleuse, son frère Lucien conspué. De leur côté, les Cinq-Cents étaient instruits des paroles qu’il venait de prononcer sur eux dans l’autre assemblée. Albert Vandal suppose donc qu’il venait parmi ces jacobins pour faire éclater une violence, un scandale, démontrer par le fait qu’une réforme profonde du régime était nécessaire. Lui-même a prétendu par la suite qu’il venait tenter une manœuvre de division et, en révélant les confidences de Jourdan, jeter l’une contre l’autre les deux fractions de la gauche. Il ne comptait pas, dans ses combinaisons, sur ce qui allait se produire, c’est-à-dire un vulgaire pugilat.