On s’esquivait beaucoup, en vérité, et sous les prétextes les plus divers. Il semblait que le vent eût tourné. Il y avait moins d’empressement vers Sieyès et Roger-Ducos qui commençaient à se morfondre au coin du feu, vers Bonaparte dont l’énervement grandissait.
La séance s’était ouverte enfin pour les deux assemblées après ce retard désastreux. Les nouvelles qui en arrivaient n’étaient pas bonnes. Elles expliquaient la demi-solitude où se trouvaient soudain ceux qu’une vraie foule félicitait la veille. D’abord, les Anciens, impressionnés, menaçaient d’aller à la débandade. Il n’y avait chez eux qu’une minorité jacobine, mais elle fut tout de suite agressive, intimidant la majorité. Quelques membres de cette minorité se plaignirent d’avoir été oubliés dans la distribution des lettres de convocation pour la séance du 18. Ils demandèrent sur ce point, à la commission des inspecteurs, des explications qui furent naturellement embarrassées. Triomphant de cet embarras, ils voulurent que la commission s’expliquât en outre sur les motifs du transfert des Conseils à Saint-Cloud. La veille, aucun débat n’avait été permis sur ce sujet qui était pourtant le principal. Aujourd’hui, il fallait justifier le transfert et le décret.
A des moments pareils, tout est perdu dans une Assemblée, si quelqu’un ne trouve un dérivatif, avec la connivence du président. Soutenu par le président Lemercier, un brumairien, Cornudet, apporta une motion préjudicielle qui coupait court à une dangereuse discussion en rappelant le Conseil au respect de la forme. Brid’oison allait peut-être sauver Bonaparte. Les spécialistes du droit parlementaire venaient en effet de découvrir que les Conseils, pour délibérer valablement dans leur nouvelle résidence, devaient se notifier entre eux et notifier au Directoire qu’ils étaient réunis, formalité vide mais salutaire : les Cinq-Cents, de leur côté, l’avaient oubliée. Quant au Directoire, il n’existait plus. La notification servit de prétexte à ce qui devenait urgent : une suspension de séance. Pendant ce temps-là, aux Cinq-Cents, les protestations avaient été encore plus violentes. Dans cette assemblée, c’était la majorité qui était jacobine. Lucien, devenu président par une sorte de surprise, n’ignorait pas que la séance serait chaude. Mais la précaution qu’il avait prise pour détourner l’orage devait être inutile. D’accord avec lui, un député brumairien, Émile Gandin, émule de Cornudet, avait préparé un projet de résolution qui tendait à nommer une commission chargée d’examiner si le décret de transfert était fondé en fait, si le complot anarchiste était réel. Le renvoi à une commission, c’est le moyen classique d’enterrer une affaire. Les Cinq-Cents le savaient bien. Aussi Gandin fut-il interrompu dès les premiers mots par des clameurs violentes et obligé de descendre de la tribune. Les jacobins criaient à tue-tête : « A bas les dictateurs ! Pas de dictature ! Nous n’avons pas peur des baïonnettes ! » Vainement Lucien rappelle à l’ordre les députés les plus bruyants. On le hue, on le menace. Nul ne sait comment ce charivari va finir, lorsque, bien innocemment, un des exaltés propose une diversion : que, sur-le-champ, par appel nominal, les députés viennent prêter serment à la Constitution menacée. Manifestation purement théâtrale qui ne pouvait être bonne, par la lenteur du défilé, qu’à ramener le calme dans les esprits. Un autre jacobin, plus subtil, proposait qu’en même temps le Conseil des Anciens fût invité à donner des explications sur l’initiative qu’il avait prise la veille. Les Cinq-Cents ne se rendirent pas compte de la portée de cette manœuvre. Ils l’écartèrent, préférèrent la plus tapageuse. Un à un les députés vinrent à la tribune jurer fidélité à la Constitution et la cérémonie dura jusqu’à quatre heures.
C’était autant de gagné si, pendant ce temps, les Anciens avaient fait quelque chose. Mais leur assemblée hésitait, ne savait à quoi se résoudre. A trois heures et demie, ils étaient rentrés en séance pour entendre la réponse à leur message. La réponse, c’était une lettre par laquelle le secrétaire du Directoire faisait savoir que le Directoire n’existait plus, trois de ses membres (on disait même faussement quatre) ayant donné leur démission.
L’effet qu’on attendait de cette lettre, c’était que le Conseil des Anciens, prenant acte de la carence du pouvoir exécutif, décidât sur-le-champ d’en créer un nouveau. La proposition Cornudet avait été faite à dessein, d’accord avec Sieyès et Bonaparte. C’était le moyen d’introduire la nomination d’un autre gouvernement.
Mais les Anciens semblaient avoir épuisé la veille toute leur énergie. Ils étaient frappés de timidité et d’une sorte de stupeur. Abolir la Constitution, en voter une nouvelle tandis qu’à côté, dans l’Orangerie, les députés prêtaient serment à l’ancienne, c’était une hardiesse dont ils se sentaient incapables. Les mots d’illégalité, d’usurpation, les épouvantaient. Alors, dans la « plaine, » entre les brumairiens décidés et les antibrumairiens ardents, le flottement grandit. On négociait, on parlementait entre les groupes. Si, au lieu de supprimer le Directoire, on le reconstituait, Sieyès y entrerait avec Roger-Ducos, Bonaparte et deux hommes choisis par eux. Ce serait une solution moyenne qui ne froisserait personne. On ferait l’économie d’un bouleversement. Enfin, on échapperait au reproche de prêter la main à la dictature, et peut-être beaucoup de ces modérés, qui avaient réfléchi depuis vingt-quatre heures, voulaient-ils échapper à la dictature elle-même.
Ce qu’ils ne voyaient pas, c’était que leur solution moyenne, étant une concession, allait encourager les jacobins et surexciter les Cinq-Cents. Déjà, comme une traînée de poudre, la nouvelle s’était répandue que le coup d’État languissait, qu’un échec était possible. Et le bruit, sans doute, était venu jusqu’à Paris. On signalait à Saint-Cloud « des gens de mauvaise mine, » appelés, disait-on, par les agents des jacobins. Et ce qui n’était plus un « on dit, » c’était la présence d’Augereau et de Jourdan. Les deux généraux du jacobinisme, à la suite des promesses secrètes de Bonaparte, avaient cru bon de faire les morts. Avertis que le coup était sur le point de manquer, ils accouraient pour en prendre la suite et pour jouer la partie avec les antibrumairiens. Augereau vint même jusqu’à Bonaparte. « Te voilà dans une jolie position, » lui dit-il. Feignant de l’intérêt pour son vieux camarade, il lui conseilla, en le tutoyant toujours, de renoncer à son entreprise. Bonaparte répondit alors selon les uns : « Le vin est tiré, il faut le boire ; » selon les autres : « Les affaires allaient plus mal à Arcole. » Et il se défit de l’importun.
Il venait pourtant de recevoir le plus net des avertissements. Son échec était escompté. Sa succession était presque ouverte. Les remplaçants rôdaient autour de lui. D’autre part, il était clair que le plan d’opérations de Sieyès, avec les moyens parlementaires qu’il avait prévus, faisait long feu. A la décharge de Sieyès, il convient de se rappeler que Bonaparte avait refusé d’épurer les Conseils et d’arrêter les meneurs, ce qui eût été pourtant le moyen sûr d’avoir la « plaine » avec soi. Toutefois les regrets étaient stériles autant que les reproches. A ce moment décisif, on s’apercevait qu’une aristocratie de légistes, de philosophes, d’hommes de lettres ne suffisait pas pour renverser un gouvernement, en fonder un autre, sauver le pays et l’État. Ce qui avait fait la force du mouvement en faisait, au moment de l’exécution, la dangereuse faiblesse. Albert Vandal dit, d’un mot qui résume tout : « L’Institut était en train de manquer son coup d’État. »
Il n’était pas encore quatre heures. Bientôt, dans l’Orangerie, le défilé à la tribune serait terminé et que feraient les Cinq-Cents ? Quant aux Anciens, ils avaient suspendu leur séance pour la seconde fois. C’était le moment de reprendre contact avec eux, de les décider à une attitude virile, de leur rappeler leur vote de la veille pour en tirer les conséquences. En d’autres termes, le moment était venu pour Bonaparte d’intervenir en personne, sinon tout allait à la dérive.
Accompagné de Berthier, de Bourrienne, de son frère Joseph, de Lavallette et de quelques aides de camp, le général se rend à la galerie d’Apollon. Les Anciens y causaient debout, par groupes. En voyant entrer le général qui venait comme pour leur rendre visite entre deux séances, ils regagnèrent leurs places. Au fond, les Anciens n’étaient pas mal disposés pour lui. Ils désiraient l’entendre. Peut-être leur apportait-il lui-même la transaction qu’ils appelaient de leurs vœux. Un grand silence s’établit et ce Sénat fut tout oreilles.