Il monta en voiture avec ses aides de camp, son cheval ayant été conduit d’avance à Saint-Cloud. Un peloton de cavalerie l’escortait. La pluie avait cessé. Il faisait assez beau. Dans la rue, on reconnaissait le général, on le saluait. L’accueil des Parisiens, comme la veille, était confiant. Le matin, la presse avait été bonne. Les journaux modérés étaient naturellement favorables au coup d’État. Quant aux feuilles jacobines, laissées libres de paraître, elles étaient d’une prudence remarquable. La plus violente reprochait à Barras, à Gohier et à Moulin de s’être laissés débarquer : elle ne parlait pas de ceux qui avaient exigé leur démission, moyen de crier sans danger aux dépens des victimes en ménageant les plus forts.
L’aspect de Paris promettait à Bonaparte que la capitale, derrière lui, resterait tranquille en attendant son retour, le coup réussi. D’ailleurs Fouché, fidèle à sa ligne de conduite, répondait de l’ordre et faisait dire que le premier qui bougerait serait « jeté à la rivière. » Il s’occupait de Paris : au général de s’occuper de Saint-Cloud. Paris, toute la journée, resta à l’affût des nouvelles sans qu’un jacobin osât remuer.
Sur la route qu’on suivait alors pour aller à Saint-Cloud, c’était un défilé prodigieux de gens qui se rendaient là comme au spectacle. D’abord tous les hommes que nous avons vus à l’œuvre, dans la préparation du 18 brumaire : Talleyrand, Rœderer, Arnault, Benjamin Constant, Collot le financier, muni de dix mille francs qui pourraient être utiles. Sans compter, bien entendu, tous ceux, militaires, fonctionnaires, parlementaires qui étaient en service commandé, sans compter aussi les informateurs et les correspondants de journaux, les agents diplomatiques ou leurs espions, enfin la foule des simples curieux. On allait voir le dompteur entrer dans la ménagerie, quelques-uns avec l’espoir qu’il serait mangé.
Saint-Cloud ressemblait à Chantilly un jour de courses ou à Versailles le jour où l’on élit un président de la République. Les restaurants étaient pris d’assaut. Les déjeuners, par groupes, étaient fort gais, abondaient en mots d’esprit. C’était un de ces moments où tout semble facile. Le coup d’État prenait l’allure d’une partie de plaisir. Bonaparte lui-même se laissait aller à l’illusion qu’il ne rencontrerait pas plus d’obstacles que la veille aux Tuileries. Il disait à Le Couteulx, à qui il parlait à cœur ouvert : « Si les députés ne sont pas entraînés par la force des choses, subjugués par un événement dont la toute-puissance est dans l’opinion publique, alors nous leur ferons sentir leur faiblesse. » Des mots… Un incident, un rien pouvaient étrangement compliquer le programme.
Un détail, d’apparence peu grave, faillit tout gâter. Il était convenu, comme nous l’avons dit, que la séance des Conseils s’ouvrirait à midi. C’était pour cette heure-là qu’ils étaient convoqués. Les parlementaires avaient été exacts. Menuisiers et tapissiers étaient en retard. Ce retard matériel, que Sieyès et les organisateurs civils de la journée avaient oublié de calculer, eut des conséquences qu’ils n’avaient pas calculées davantage.
Le château de Saint-Cloud n’existe plus aujourd’hui : les Allemands l’ont brûlé en 1870. C’était un fort joli palais, plein de souvenirs. Henriette d’Angleterre y avait vécu. Louis XIV s’y était épris de La Vallière. Il s’agissait de loger là-dedans plusieurs centaines de législateurs et l’arrangement n’était pas terminé. On avait bien prévu que le Conseil des Anciens siégerait au premier étage, dans la galerie d’Apollon, tandis que l’Orangerie, annexe du château, était réservée aux Cinq-Cents. Grâce à ces dispositions, les deux Chambres devaient être séparées et il serait facile d’empêcher les communications de l’une à l’autre.
Mais, à midi, la galerie d’Apollon et l’Orangerie étaient encore occupées par des équipes d’ouvriers qui rangeaient des banquettes, clouaient des planches et des tentures, au milieu d’un flot de poussière et dans le vacarme des marteaux. Ne pouvant entrer dans leurs salles respectives, les membres des deux Assemblées, vêtus de leurs pompeux uniformes, — toge romaine, écharpe et toque, — revenaient sur l’esplanade. Des groupes s’y formaient, des conversations s’engageaient, et les jacobins des Cinq-Cents, mêlés aux modérés des Anciens, les harcelaient de questions embarrassantes. Pourquoi avaient-ils voté le décret, éloigné les Conseils de Paris ? Que voulait-on faire ? Renverser la Constitution ? Donner le pouvoir à Bonaparte ? Alors, c’était la dictature ? On voulait renverser la République ?
Les Anciens étaient encore plus troublés lorsqu’on leur disait : « Au fond, vous pensez que le gouvernement ne vaut rien, qu’il ne peut plus durer. Eh bien ! nous sommes d’accord avec vous. Seulement, pourquoi renverser la Constitution ? A quoi bon un coup d’État, un bouleversement dont nul ne peut prévoir les suites ? Voulez-vous reconstituer le Directoire, y porter des hommes éminents ? Nous y consentons. Voulez-vous même y introduire Bonaparte ? Il n’a pas l’âge pour être Directeur, mais on pourra faire une exception pour lui. » Et les Anciens restaient perplexes parce que, s’ils refusaient ces propositions, ils avouaient que leur but était bien de changer le régime. Et, s’ils les acceptaient, on rentrait dans l’ornière d’où Sieyès et les réformateurs voulaient sortir.
Véhémentes ou habilement conciliantes, ces objections étaient propres à ébranler des hommes qui, nous l’avons vu, commençaient à se demander depuis la veille si, en introduisant Bonaparte au gouvernement, ils n’allaient pas se donner un maître. Tout ce que ces modérés avaient fait jusque-là, c’était par peur des jacobins. Cette peur leur avait donné du courage. Elle pouvait leur en retirer si elle devenait trop vive. Le contact direct de l’extrême-gauche ne valait rien pour les hommes du juste milieu. Ils répondaient faiblement aux questions dont ils étaient pressés, se défendaient de comploter contre la République. Finalement ils ne savaient plus bien si ce qui dominait en eux c’étaient les scrupules républicains, la crainte du despotisme ou celle du terrorisme.
Les Anciens étaient fort troublés lorsqu’après cette sorte de longue séance en plein vent, qui n’était pas au programme, ils montèrent vers deux heures à la galerie d’Apollon tandis que les Cinq-Cents prenaient place dans l’Orangerie. Cette heure perdue et dangereusement perdue avait paru longue à Bonaparte qui l’avait employée à hâter l’installation, à se rendre compte de la disposition des lieux. Plusieurs fois, pendant ses allées et venues, des mots mal sonnants, tels que « brigand, scélérat, » étaient venus jusqu’à ses oreilles. Des témoins observèrent qu’il devenait nerveux. Un grand cabinet lui avait été réservé. Sieyès et Roger-Ducos s’y étaient établis tandis que le général entrait et sortait « avec assez d’agitation, » bousculait les sous-ordres, se montrait exigeant et brutal, et, pour tout dire, déplaisant. Thiébault, comme il le raconte dans ses Mémoires, s’esquiva pour échapper à ses colères et blâma ce manque d’égards pour les inférieurs.