C’eût été peut-être habile si Bonaparte n’avait lui-même gâté ce jeu par ses écarts de langage. Il faisait répéter partout qu’il n’était ni un César ni un Cromwell. Une brochure répandue à profusion depuis le matin, Dialogue entre un membre du Conseil des Anciens et un membre du Conseil des Cinq-Cents tournait en ridicule l’idée qu’il pût aspirer à la dictature. Son refus de frapper à la tête le parti jacobin était sans doute d’accord avec cette apologie. Mais, pendant cette journée, il avait parlé à maintes reprises en dictateur. Il s’était montré brutal et autoritaire. Parmi les membres des deux Assemblées qui lui étaient le plus favorables, beaucoup commençaient à se demander s’il venait bien sauver la République, s’ils n’allaient pas se donner sinon un tyran, du moins un maître. On avait remarqué aussi que Bonaparte parlait en petit comité avec une rudesse impérieuse, mais qu’il manquait d’éloquence et même d’idées et de sang-froid en présence d’une assemblée. Ses débuts dans l’enceinte des lois avaient été mauvais. Il n’était guère plus brillant parlementaire que Sieyès n’était brillant cavalier. Bonaparte, mieux doué pour le commandement que pour la délibération, pourrait-il faire un chef civil ? Malgré ses prudences et ses dénégations, ne serait-il pas poussé vers la dictature militaire ?

Ces appréhensions naissaient chez certains modérés qui, partisans du coup d’État pour sauver le pays et la République, restaient attachés au régime de libre discussion. D’autres, moins sensibles au succès obtenu qu’aux faiblesses qu’on avait pu observer dans les événements qui s’étaient accomplis depuis le matin, se demandaient si l’on ne se trouverait pas, à Saint-Cloud, devant de grandes difficultés, et leur résolution mollissait un peu. Enfin, les jacobins, sachant par Bonaparte lui-même qu’ils ne seraient ni arrêtés ni inquiétés, s’enhardissaient, s’excitaient les uns les autres et les députés du parti se concertaient pour le lendemain.

A l’heure où chacun s’en fut coucher, il y avait du doute chez les uns, une volonté de résistance chez les autres. Quand Bonaparte se retrouva seul, il se sentit lui-même un peu moins confiant. Il pleuvait. La nuit était noire. Il faisait un de ces temps qui pèsent sur les âmes, détrempent les caractères, ouvrent les cœurs les plus solides à des craintes mystérieuses. Bonaparte, arrivé rue de la Victoire, se contenta de dire à son fidèle Bourrienne ce qui résumait ses réflexions : « Cela n’a pas été trop mal aujourd’hui ; nous verrons demain. » C’était juste. Ce n’était pas enthousiaste.

Avant de s’endormir, il s’assura que ses pistolets étaient chargés et les laissa à portée de sa main.

CHAPITRE V
A SAINT-CLOUD, LE 19

Avec les ténèbres, s’éloignèrent les angoisses et les défaillances. Lorsque Bonaparte sauta du lit, « la diane chantait dans la cour des casernes. » Les hommes d’action étaient dispos. Chez les autres, au contraire, chez ceux que nous avons déjà vus hésitants, la nuit avait encore porté conseil et leurs doutes n’étaient pas dissipés. Ils s’étaient plutôt accrus.

Mais la partie était engagée et il n’y avait plus qu’à jouer la partie. Les ordres de Bonaparte recevaient leur exécution. La cavalerie était en route pour Saint-Cloud, conduite par Murat. Le général Sérurier suivait avec les fantassins. Tout allait dépendre de l’élément militaire, et comment répondre de l’attitude de la troupe dans tous les cas qui pouvaient se produire ? Les grenadiers de la garde constitutionnelle étaient les moins sûrs. Il n’en fut envoyé à Saint-Cloud que la moitié environ, ceux, semble-t-il, qui n’étaient pas connus pour avoir des opinions trop jacobines.

Les Conseils étaient convoqués à Saint-Cloud pour midi. Le général eut encore le temps de recevoir des visiteurs. Ses compagnons d’armes s’empressaient. « Croyez-vous donc qu’on va se battre ? » leur disait-il en riant d’un air de confiance. Mais des amis dévoués tenaient à l’accompagner, à lui servir de gardes du corps. Berthier, qui avait un clou et souffrait horriblement, insista pour être de la partie. Il fallut enjoindre à Lannes, dont une blessure s’était réveillée, de rester dans sa chambre. On emmena aussi Gardanne qui aimait le général et que le général aimait bien. C’était un homme de Marseille qui avait l’air peu martial. Il avait un gros ventre et le souffle court. Mais il ne manquait pas de coup d’œil. Lui et Berthier rendraient service au moment psychologique.

Bonaparte avait moins de satisfaction avec les civils. Il connaissait leurs hésitations et leurs murmures. Cambacérès, qui avait déjà fait tant d’objections, était venu rue de la Victoire pour en apporter de nouvelles et pour prodiguer les conseils de prudence. N’ayant pas assisté à la délibération nocturne de la veille, il était d’abord allé chez Chazal et s’était enquis des décisions prises. « On n’est fixé sur rien, lui avait répondu Chazal. Je ne sais trop comment tout cela finira. » Cambacérès était inquiet et ne fut pas plus tranquille après avoir vu Bonaparte, au point qu’il crut bon de contracter une sorte d’assurance contre les risques de la journée. Si les choses tournaient mal à Saint-Cloud, les complices restés à Paris seraient en péril. Et les choses pouvaient mal tourner. Bonaparte pouvait être arrêté ou assassiné. Sieyès n’avait-il pas fait préparer une bonne chaise de poste qui l’attendrait non loin de l’Orangerie pour l’emmener en cas d’échec ? Cambacérès songea que la vengeance des jacobins ne manquerait pas d’atteindre ceux qui s’étaient, comme lui, compromis dans l’aventure. Après avoir quitté la rue de la Victoire, ayant trouvé Bonaparte inaccessible à ses craintes, il se mit en quête d’hommes capables d’organiser comme un coup d’État de rechange. A qui Cambacérès pensa-t-il ? Peut-être à Moreau. Bonaparte eût été bien surpris et profondément irrité de savoir qu’on lui cherchait déjà des remplaçants. Ce qui était peut-être plus grave, c’était l’insécurité où se sentaient des hommes qu’on pouvait ranger au nombre des « brumairiens » et qui, maintenant, avaient peine à croire au succès et même à la solidité de ce qui allait se faire. Quelques instants plus tard, en traversant la place où la guillotine s’était tenue si longtemps en permanence, Bourrienne disait à Lavalette : « Nous coucherons demain au Luxembourg ou nous finirons ici. »

La séance des Conseils devait s’ouvrir à Saint-Cloud à midi. Il fallait partir. Joséphine demanda à voir encore une fois son mari, un peu comme avant une bataille. Cette marque de tendresse plut à Bonaparte, toujours plus amoureux qu’il ne voulait bien se l’avouer. « Pourtant, cette journée n’est pas une journée de femmes, » dit-il comme il allait l’embrasser.