Cette réponse plut à Bonaparte parce qu’elle entrait dans ses idées. Comme nous le verrons encore, il désirait que son coup d’État se fît sans effusion de sang ni violence. Il n’en était que plus acharné à vouloir la démission des deux Directeurs. Mais, à toutes ses objurgations, à celles des autres assistants, les deux hommes opposaient la force d’inertie. Bonaparte, se tournant maintenant vers Gohier, voulut emporter le morceau. Il parla sur le ton du commandement : « La République est en péril. Il faut la sauver. Je le veux. Sieyès et Ducos ont donné leur démission. Barras vient de donner la sienne. Vous êtes deux, isolés, impuissants, vous ne pouvez rien. Je vous engage à ne pas résister. » De son côté, Boulay de la Meurthe, qui serait bientôt le comte Boulay, murmurait à l’oreille du président rétif : « Vous ne voulez pas, citoyen Gohier, qu’on mette à cette demande plus que de l’invitation. » Tout fut inutile. Les deux Directeurs répondirent qu’ils n’abandonneraient pas le poste que la République leur avait confié, qu’ils resteraient fidèles à la Constitution et à la loi.

Cette conversation ne pouvait pas se prolonger. Elle devenait même assez embarrassante. L’obstination des deux Directeurs n’était pas dangereuse. Ils ne laissaient paraître aucune intention d’organiser une résistance. Mais c’était à eux, c’était autour de leur nom que les opposants pouvaient se rallier. Surtout, le plan des conjurés rencontrait là un point d’arrêt. Au lieu d’une opération légale et constitutionnelle d’un bout à l’autre, telle qu’elle eût été par la démission volontaire des deux Directeurs, il fallait recourir à d’autres moyens. La difficulté qui se présentait n’était pas insurmontable, mais c’était une difficulté.

Il entrait si peu dans le dessein des auteurs du coup d’État d’user de violence qu’ils laissèrent partir Gohier et Moulin. Tous deux, d’ailleurs, rentrèrent sagement au Luxembourg. S’ils eussent pensé à appeler le peuple aux armes, l’aspect seul de Paris les en eût dissuadés : dans cet ordre d’idées il n’y avait rien à faire.

Cependant, on ne pouvait les laisser livrés à eux-mêmes. Après leur départ, on se concerta rapidement et il fut décidé que les deux récalcitrants seraient mis en surveillance, consignés, ou plutôt séquestrés dans le Luxembourg. Moreau fut chargé de monter cette garde peu glorieuse qui lui devint encore plus déplaisante par un incident qui vaut la peine d’être rapporté : car il montre bien que la troupe n’était ni si docile, ni si sûre. Trois cents hommes avaient été commandés pour aller au Luxembourg. Au moment de partir, des murmures s’élevèrent dans leurs rangs et Bonaparte, averti, accourut. Les hommes se plaignaient que Moreau fût un modéré, un « patriote » suspect, un républicain douteux. Était-ce à un chef pareil qu’on pouvait se fier pour « sauver la République » ? Bonaparte dut intervenir, parler aux soldats, se porter garant de Moreau. La troupe se laissa convaincre, obéit, et, d’ailleurs, remplit fort bien sa mission. Mais il y avait là un indice qui n’était pas à négliger.

L’histoire ne dit pas ce que devint le dîner pour lequel le président, une heure plus tôt, comptait encore sur Bonaparte. A peine les deux Directeurs étaient-ils rentrés au Luxembourg que Moreau se présentait. Il voulut remplir sa mission avec tact, en homme du monde. Mais Moulin lui montra la porte et lui indiqua que, s’il voulait le garder, sa place était dans l’antichambre. Le geste du jacobin ne manquait pas de dignité et la position de Moreau était assez humiliante. Qui sait si, pendant cette désagréable faction, ne naquirent pas les sentiments de jalousie qui devaient un jour associer le vainqueur de Hohenlinden aux complots contre le Premier Consul ?

Cependant les soldats prenaient des précautions qui n’étaient pas inutiles. Ils visitaient les appartements du Luxembourg, en fermaient toutes les portes, installaient un poste à l’entrée du palais où se rendaient déjà des visiteurs, surtout des parlementaires, qui se heurtaient à la consigne : « On n’entre pas. » Les deux Directeurs voulurent envoyer une protestation aux Conseils. Elle fut aussitôt interceptée et la surveillance se resserra. Gohier s’est même plaint qu’une sentinelle fût restée le soir au pied de son lit. D’ailleurs son histoire, comme celle de Moulin, finit là. Le lendemain, le coup d’État ayant réussi, ils n’eurent plus, l’un et l’autre, qu’à disparaître. L’un et l’autre, plus tard, accepteront des emplois de l’Empire.

Qu’il eût fallu garder manu militari deux des personnages les plus importants de la République et couper leurs communications avec le dehors, c’était déjà le signe que le coup d’État ne se ferait pas tout seul, que le vœu public, la persuasion, une habile manœuvre parlementaire pourraient ne pas suffire. Chose curieuse : Sieyès paraît avoir compris l’avertissement mieux que Bonaparte. Ce fut le civil qui recommanda des mesures de rigueur dont ne voulut à aucun prix le militaire. Bonaparte crut en avoir assez fait en disposant ses troupes sur les points principaux de Paris et sur la route de Saint-Cloud ainsi qu’en réglant le service pour le lendemain. Le calme était complet dans la rue, Santerre lui-même et les faubourgs se tenaient tranquilles : Bonaparte ne voulut pas sévir contre les personnes. Déjà il s’était emporté contre Fouché, l’accusant de tout gâter par excès de zèle, parce que le ministre de la Police avait fait fermer les barrières de Paris. Pendant le Conseil qui se tint aux Tuileries dans l’après-midi et qui se prolongea dans la nuit fort tard, deux conceptions se heurtèrent.

Sieyès, comme Fouché, avait l’expérience des « journées » révolutionnaires. Ils savaient comme elles se faisaient, comment elles réussissaient. Canons pointés sur la Convention le 2 juin 1793 pour achever la déroute des Girondins ; appel aux sections modérées de la garde nationale pour renverser Robespierre en thermidor ; irruption d’Augereau et de ses grenadiers en fructidor : c’était, dans la Révolution, une règle presque constante. Il avait fallu aider ou achever du dehors ce qui s’était fait à l’intérieur des Assemblées. Sieyès était convaincu que, cette fois encore, les choses se passeraient de la même manière. Lorsque la Convention avait mis Robespierre « hors la loi, » elle avait réussi à abattre le dictateur parce qu’un secours extérieur lui était venu. Que Bonaparte fût mis hors la loi à Saint-Cloud, que la troupe fût émue par cet appel, qui sait ce qui pouvait se passer ? La séance de pure forme qui s’était tenue le matin avait assez montré que les dispositions du Conseil des Cinq-Cents étaient mauvaises. Il fallait prendre les devants si l’on ne voulait s’exposer à de grands risques. Sieyès proposait donc que l’on arrêtât tout de suite quarante députés parmi les jacobins les plus farouches. De cette manière, on intimiderait les autres et l’on serait sûr de la majorité.

Cette épuration violente, Bonaparte s’y refusa obstinément. On a dit qu’il ne voulait pas suivre le précédent des journées révolutionnaires, justement parce qu’il voulait rompre avec les procédés révolutionnaires, les méthodes insurrectionnelles, et montrer que sa révolution nationale terminait la révolution. Peut-être avait-il une autre pensée. Que l’opération parlementaire fût trop facile, qu’elle réussît trop vite et trop bien, les parlementaires seraient les maîtres. Il n’ignorait pas que Sieyès l’avait pris comme exécutant, comme instrument. Il savait que l’ambition de son frère Lucien était de devenir le Bonaparte civil. Il se voyait, le coup fait, éloigné du pouvoir et relégué aux armées. Par une contradiction apparente, il semblait donc trouver les plans de Sieyès à la fois trop mous et trop violents, écoutant avec quelque pitié l’exposé de la procédure qui serait appliquée le lendemain à Saint-Cloud, s’opposant, d’autre part, à l’arrestation des meneurs jacobins qui eût facilité cette procédure. Bonaparte tenait à garder ses coudées franches, à se réserver un rôle personnel aussi large et aussi décisif que possible. Il continuait à jouer tout ou rien afin de réduire dans les bénéfices la part de ses associés. Ce conseil des Tuileries avait commencé dans l’enthousiasme. Le succès de la matinée, l’affluence des ralliements, l’attitude de Paris, avaient mis tout le monde de bonne humeur. Lorsque les conjurés se séparèrent au milieu de la nuit, ils étaient un peu plus froids, un peu moins contents les uns des autres. Finalement, on n’avait rien décidé pour le lendemain. Il s’agissait toujours d’obtenir des Conseils, par un vote régulier, l’abolition du Directoire et le principe d’une réforme constitutionnelle qui permettrait la création légale d’un Consulat. Mais comment, sur l’initiative de qui, cette réforme serait-elle proposée au vote ? Qui dirigerait les débats ? Lucien, sans doute, le président. Mais il fallait prévoir des incidents de séance, se partager les emplois. Et, sur tous ces points importants, on avait émis des avis contradictoires, les tacticiens parlementaires n’avaient pu se mettre d’accord et l’on n’avait pas pris de décision ferme, c’est-à-dire qu’on livrait la journée du lendemain à de singuliers hasards.

C’était peut-être ce que désirait Bonaparte. Il en avait, en tout cas, si bien le sentiment, qu’il prit quelques assurances à l’insu de ses associés. Dire qu’il les trahissait serait trop. Mais enfin, il agissait et négociait sans eux. Par le Corse Salicetti, que nous avons déjà vu apparaître, il se tenait en communication avec les jacobins. Il leur faisait savoir que Sieyès avait voulu mettre quarante d’entre eux en prison préventive et que lui, Bonaparte, s’y était opposé. Il leur promettait pour le lendemain une explication franche, amicale même, à table, car la politique se conduit toujours par des déjeuners et des dîners. Là encore, sans doute, il suivait son idée d’union nationale tout en essayant de neutraliser ses adversaires ou de ne pas les rendre irréconciliables dans l’avenir. Mais plus on avance dans ce récit et moins on peut s’empêcher de croire qu’il se ménageait des sympathies à gauche pour s’imposer plus facilement à Sieyès et à ses autres complices.