Ce qui donne bien la couleur de ces événements et la vraie note sur les incertitudes qui subsistaient encore, c’est qu’aussitôt après cette théâtrale algarade, destinée à la galerie, Bonaparte glissa quelques paroles rassurantes à l’envoyé de Barras. On continuait de penser à l’ami des anciens jours, on ne ferait rien sans lui… C’est qu’il fallait ménager Barras pour ne pas donner l’éveil au Luxembourg.
Après cette scène, véhémente autant qu’arrangée, Bonaparte, montant à cheval, avait parcouru les rangs des troupes. Sa monture, une belle bête, mais difficile, ne l’aidait guère à haranguer les soldats. Là encore il fut peu satisfait de son éloquence. Il fallut que Berthier, plusieurs fois, l’aidât à terminer ses phrases. Néanmoins le succès fut vif et fort propre à donner confiance pour la suite. Le général put même approcher la foule qui devenait de plus en plus nombreuse et se massait contre les grilles des Tuileries. Il lui adressa quelques paroles. D’ailleurs, Paris n’ignorait plus rien. Les affiches étaient déjà posées. Les brochures préparées par les écrivains du complot étaient distribuées en abondance. On y prolongeait, bien entendu, la grande équivoque de l’accord avec Sieyès : Bonaparte venait sauver la République et non la renverser. Il n’était ni César ni Cromwell. Au contraire, il venait chasser les bas tyrans, ceux qui en avaient « tant fait » qu’il n’y avait « plus de Constitution. »
La Constitution, il restait à la démolir et c’est à quoi les principaux conjurés s’employèrent sur l’heure. Pour le moment du moins, il n’y avait rien à craindre du Conseil des Cinq-Cents. Pendant vingt-quatre heures on était tranquille de ce côté-là. Dans l’intervalle, il fallait avoir obtenu autre chose : c’était qu’il n’y eût plus de pouvoir exécutif lorsque, le lendemain, les deux Assemblées se réuniraient à Saint-Cloud. Pour cela, il importait de disloquer tout de suite le Directoire, ce qui fut rondement et habilement mené.
De retour dans le salon des inspecteurs, Bonaparte y retrouva, autour de Sieyès et de Roger-Ducos, Cambacérès et quelques autres ministres, venus d’ailleurs sans beaucoup d’empressement. On avait besoin d’eux pour donner force exécutoire au décret, toujours dans le dessein de garder les apparences de la légalité. Là, une difficulté se présentait. Pour que le décret devînt loi, il fallait qu’il fût signé par le président du Directoire, et, sur l’ordre du président, revêtu du sceau de la République. Le sceau, on l’avait bien : Lagarde, le secrétaire du Directoire, affilié au complot, l’avait apporté.
Mais Gohier n’était pas là. Cambacérès, ministre de la Justice, fut prié d’apposer le sceau sans attendre l’ordre du pouvoir exécutif. Pris de timidité ou de scrupules, il s’y refusait et mettait en avant des raisons juridiques. On se regardait et Bonaparte s’impatientait. Allait-on butter sur un obstacle aussi ridicule ? Cambacérès consentit enfin à se tenir pour satisfait si, en l’absence de Gohier, Sieyès signait et scellait. En lui-même, l’incident était de peu d’importance. Il prouvait du moins que le Directoire ne pouvait subsister sans de graves inconvénients.
Pour le jeter par terre, Sieyès et Roger-Ducos étaient résolus à donner leur démission. Mais il fallait qu’un troisième Directeur se fût démis, sinon ayant une majorité, l’Exécutif restait viable. A cet instant même, au Luxembourg, Talleyrand et l’amiral Bruix persuadaient Barras qu’il n’avait plus qu’à s’en aller.
Depuis le moment où, prétextant son bain puis une migraine, il avait refusé de se joindre à Gohier et à Moulin, Barras attendait que Bonaparte lui fît signe. Il commençait à se dépiter et Bottot, en lui rendant compte de sa mission, avait accru ses inquiétudes. Lorsque Talleyrand et Bruix se firent annoncer, il eut un moment d’espoir qui ne dura pas. Les deux envoyés de Bonaparte le mirent au fait sans tarder. Talleyrand lui donna lecture de la lettre de démission, fort pompeuse, et qu’en style noble on avait rédigée pour lui. Barras écouta, comprit, signa sans protestations, sans histoires. Tout se passa le mieux du monde, avec douceur et courtoisie. Les arguments dont Talleyrand, — ce genre de mission lui convenait à merveille, — était chargé de se servir étaient probablement de deux sortes : si le Directeur voulait résister, il y avait beaucoup de choses à dire et à révéler sur son compte et on ne le ménagerait pas. Mais s’il s’en allait gentiment, on lui accordait une indemnité fort tentante pour un homme qui aimait l’argent. Bien que le secret ait été gardé sur cette affaire, il y a lieu de croire que Bonaparte avait pensé que le meilleur était de traiter ce « pourri » en « pourri. »
Barras, sans esclandre, avait vidé la place. Sur l’heure, il avait pris sa voiture pour se retirer dans sa terre de Grosbois, escorté par un peloton de dragons qui ne lui permettrait pas de revenir sur Paris. Grand soulagement pour les conjurés. Sa démission désorganisait le Directoire. Elle servait à autre chose encore. Elle faisait une dupe et une dupe d’importance : Gohier. Joséphine n’avait pas perdu son temps. Elle avait chapitré la femme du président, l’avait rassurée, avait feint de la mettre dans la confidence, et, cette fausse confidence, c’était que Bonaparte voulait renvoyer Barras, mais Barras tout seul et qu’avec les autres il ne refuserait pas de s’arranger. Mis au courant, Gohier fut alléché. L’abandon, l’impuissance où il se se sentait dans le Luxembourg vide lui donnaient envie d’aller à son tour aux nouvelles. Il finit par entraîner Moulin aux Tuileries.
Lorsqu’ils arrivèrent, Sieyès venait de signer le décret. Ils arrivaient à point. On leur laissa l’illusion qu’on n’en avait voulu qu’à Barras, et Gohier fit bonne mine à Bonaparte, lui rappela qu’ils devaient dîner ensemble le soir. De bonne grâce, il consentit à signer lui-même le décret, dès lors tout à fait régulier. Mais à peine en possession de la précieuse pièce, les conjurés changèrent de ton. Sieyès et Roger-Ducos annoncèrent qu’eux aussi avaient donné leur démission. Trois des Directeurs sur cinq étant partis, le Directoire n’avait plus qu’à se dissoudre pour fonder un nouveau pouvoir exécutif. Gohier ne comprenait pas ou ne voulait pas comprendre. S’il y avait un pouvoir nouveau, il devait en être. Il fatiguait tout le monde de sa loquacité, de son insistance, de son dîner dont il ne démordait pas. Bonaparte finit par lui dire brutalement que ce n’était pas le jour de dîner en ville. Ce qu’on voulait de lui, c’était sa démission.
On le lui répéta plus doucement, mais sans ambages. Alors il refusa net. Le bonhomme se fâchait, invoquait la Constitution, la République, son honneur. La dispute eût pris un caractère désagréable, peut-être dangereux, si Moulin, de son côté, ne fût resté complètement apathique. On prétendait que Moulin avait des liens de parenté avec Santerre, et Bonaparte venait d’être instruit que le vieil agitateur tentait de soulever les faubourgs. Bonaparte saisit cette occasion de bousculer le Directeur. « Général Moulin, lui dit-il, vous êtes parent de Santerre ? — Non, répondit l’autre, je ne suis pas son parent mais son ami. — J’apprends, poursuivit Bonaparte, qu’il remue dans les faubourgs. Dites-lui qu’au premier mouvement, je le fais fusiller. » Moulin protesta d’abord. Puis, Bonaparte ayant répété, avec une fermeté convaincante, qu’il ferait comme il avait dit et que, si Santerre bougeait, il serait fusillé, — ce qui était assez menaçant pour les autres jacobins, — Moulin se radoucit. Il jugeait bien la situation et sentait qu’il n’y avait rien à faire. « Santerre, dit-il, ne réunirait pas quatre hommes, » ce qui était d’ailleurs vrai.