Le tête-à-tête de Gohier et de Moulin se prolongeait. Les deux Directeurs commençaient à sentir que leur situation devenait ridicule. Ils attendaient toujours Barras pour délibérer. Quand Barras fut sorti de son bain, il se déclara malade et resta chez lui. En réalité, il ne doutait pas que Bonaparte ne pensât à lui et ne lui réservât une place dans le nouveau gouvernement. Il attendait ses émissaires et il ne devait pas tarder en effet à les recevoir mais chargés d’une autre mission que celle qu’il espérait.

L’absence voulue de Barras mettait Gohier et Moulin dans l’impossibilité d’agir. A trois, ils étaient la majorité. Ils représentaient le pouvoir exécutif. Ils pouvaient refuser de promulguer le décret des Anciens, inconstitutionnel dans la partie où il nommait Bonaparte chef suprême de la force armée. Alors, faisant appel au Conseil des Cinq-Cents, ils auraient réuni tout ce qui était hostile au coup d’État, rallié ce qu’il y avait de jacobins dans les assemblées, dans l’armée, dans la rue même, sans compter qu’ils auraient le prestige que confère toujours l’exercice de l’autorité régulière. Réduits à eux deux, ils ne pouvaient rien. La défection de Barras les paralysait et ils n’avaient ni assez de caractère ni assez d’énergie pour tenter quelque chose par eux-mêmes. Leur seule ressource était dans les formes légales. Cette ressource leur échappait du moment qu’ils ne pouvaient, faute de Barras, faute d’une voix, représenter la légalité. D’ailleurs, ils n’avaient même pas entre leurs mains le texte sur lequel ils auraient pu fonder une protestation. Les inspecteurs des Anciens s’étaient gardés de leur communiquer la partie du décret qui investissait Bonaparte du commandement.

Déjà très désemparés, les deux Directeurs échangeaient des propos aussi amers que vains lorsqu’ils reçurent la visite du ministre de la police. Tenu hors de la confidence, Fouché n’avait été averti que le matin par Bonaparte que c’était pour ce jour-là. Il n’avait fait aucune opposition, aucune critique, se renfermant dans le rôle d’observateur des événements pour son compte personnel. Sa ligne de conduite était toute tracée. Gardien de l’ordre public, il se contenterait de veiller au maintien de l’ordre dans une affaire où la légalité pouvait se trouver d’un côté aussi bien que de l’autre. Il venait au Luxembourg, non pour offrir ses services à ce qui restait du Directoire, mais pour prendre la température de la maison. Il la trouva fort basse. Gohier ne sut que récriminer contre la police qui n’avait rien vu, rien empêché. Pas plus que son collègue, il ne donnait l’impression d’avoir un plan arrêté, une décision nette. Fouché était édifié. Il n’hésita plus. Laissant ces deux hommes à la dérive, il courut se mettre, cette fois sans réserve, au service du coup d’État, et il donna l’ordre de fermer les portes de Paris.

Retombés dans leur solitude et leur inaction, Gohier et Moulin finirent par prendre le parti d’aller, eux aussi, aux Tuileries. Quant à Barras, sa belle confiance commençait à faiblir. Ne voyant rien venir, il s’impatientait, et il chargea, assez naïvement, son secrétaire Bottot d’aller rappeler à Bonaparte qu’il attendait quelque chose.

Lorsque Bottot arriva aux Tuileries, la séance des Anciens venait de s’achever à l’avantage de Bonaparte qui recevait de tous côtés des félicitations. Il est vrai que si la séance s’était bien terminée, ce n’avait pas été sans un passage difficile à franchir. Entré au palais un peu avant dix heures, Bonaparte avait été introduit aussitôt dans la salle des séances, accompagné de son état-major. Là, il avait fallu prendre la parole : épreuve à laquelle il n’était pas préparé, et son inexpérience, qui ne fut pas trop sensible le 18, allait être dangereuse le 19. Le général, en recevant l’investiture, devait prêter serment, et ce serment, qui impliquait fidélité à la Constitution, lui brûlait la langue. Aussi Bonaparte avait-il pris le parti de le noyer dans un petit discours qu’il avait appris par cœur mais qu’il récita assez mal et qui était ainsi conçu :

« Citoyens représentants, la République allait périr, votre décret vient de la sauver. Malheur à ceux qui voudraient s’opposer à son exécution ; aidé de tous mes compagnons d’armes rassemblés ici autour de moi, je saurai prévenir leurs efforts. On cherche en vain des exemples dans le passé pour inquiéter vos esprits ; rien dans l’histoire ne ressemble au XVIIIe siècle, et rien, dans ce siècle, ne ressemble à sa fin… Nous voulons la République. Nous la voulons fondée sur la vraie liberté, sur le régime représentatif… Nous l’aurons, je le jure, en mon nom et au nom de mes compagnons d’armes. »

Berthier, Lefebvre et les autres appuyèrent par un sonore « Nous le jurons ! » auquel les tribunes firent écho. Toutefois la harangue, débitée avec une certaine hésitation, n’était pas très adroite. Un législateur méticuleux, Garat, celui qu’on surnommait le « jacobin malgré lui, » remarqua aussitôt que le général n’avait pas dit un mot de la Constitution. Au fond, ce langage et cette manifestation militaire avaient troublé un certain nombre d’Anciens. Si Garat avait eu le loisir de développer ses observations, la séance aurait pu prendre une tournure désagréable. Le président Lemercier tira Bonaparte d’embarras, comme Lucien, le lendemain, devait le tirer d’une situation beaucoup plus critique. Il invoqua le décret, aux termes duquel aucune discussion parlementaire ne pouvait plus avoir lieu qu’à Saint-Cloud, et la séance fut levée.

Les Cinq-Cents avaient été convoqués à la même heure pour entendre le message des Anciens. Dans la majorité jacobine du Palais-Bourbon, il y avait une grande agitation, une violente colère : l’affaire, avec ces gens-là, n’irait pas toute seule. La lecture du décret fut accueillie par du tumulte, coupée d’interjections. De tous côtés on demandait la parole. Lucien présidait. Comme Lemercier, il ne permit aucune discussion, renvoya tout au lendemain, à Saint-Cloud, et leva la séance. Les députés durent se séparer. Les opposants avaient vingt-quatre heures pour organiser leur résistance, soulever les organisations jacobines, et le bruit courait que, dans le faubourg Saint-Antoine, jusque-là inerte, le fameux Santerre ameutait les « patriotes. » Heureusement des dragons de bonne mine, rangés autour du Palais-Bourbon, conseillaient la prudence aux plus enragés des jacobins.

En sortant de la salle des Anciens, Bonaparte s’était rendu à la questure où il retrouva les inspecteurs des deux Assemblées, Sieyès, Roger-Ducos, un certain nombre d’hommes politiques. On se congratula. L’affaire commençait bien. Le premier obstacle était franchi. Toutefois le général était sourdement mécontent de lui-même. Il s’était senti inférieur dans son rôle d’orateur et il en restait irrité. Il descendait au jardin pour se montrer aux troupes lorsqu’il rencontra l’émissaire de Barras. Ce fut sur le malheureux Bottot qu’il passa sa mauvaise humeur. Il avait une revanche d’éloquence à prendre. Saisissant Bottot par le bras, le fixant au sol à trois pas de lui, et comme si ce petit secrétaire avait été à lui seul toute la pourriture du Directoire, il lui adressa devant cent personnes l’apostrophe fameuse : « Qu’avez-vous fait de cette France que je vous avais laissée si brillante ? Je vous ai laissé la paix, j’ai retrouvé la guerre ! Je vous ai laissé des victoires, j’ai retrouvé des revers ! Je vous ai laissé les millions d’Italie, j’ai retrouvé partout des lois spoliatrices et la misère ! Qu’avez-vous fait de cent mille Français que je connaissais, mes compagnons de gloire ? Ils sont morts. Cet état de choses ne peut durer. Avant trois ans, il nous conduirait au despotisme… Il est temps enfin de rendre aux défenseurs de la patrie la confiance à laquelle ils ont tant de droits. »

Peu de paroles de Napoléon ont eu autant d’écho que celles-là, bien qu’elles aient été prononcées presque par hasard et adressées à un personnage infime. Dans la circonstance, elles étaient bien faites pour produire l’impression que Bonaparte cherchait. Elles résumaient en traits vigoureux la situation. Elles étaient fortement scandées. Chose curieuse : elles n’étaient pas de Bonaparte. Les grands hommes prennent leur bien où ils le trouvent. Quelques jours plus tôt, le club jacobin de Grenoble, « une jacobinière de province, dit Albert Vandal, enragée contre l’oppression et la corruption directoriales », avait envoyé au général, encore considéré là-bas comme le « général Vendémiaire » et le véritable sauveur de la République, un témoignage d’admiration et de fidélité qui était une charge à fond contre le Directoire. C’est là que Bonaparte avait pris, non seulement l’idée, mais le mouvement, plusieurs phrases mêmes de l’apostrophe dont il avait foudroyé Bottot.