Dès huit heures du matin, les trois Directeurs, ainsi que les ministres hostiles ou étrangers au coup d’État, étaient placés devant un fait accompli qui était un fait légal, ou du moins revêtu des apparences de la légalité. Le gouvernement qui allait être renversé n’avait pas tout ignoré mais il était resté presque inerte. En cela, il était à l’image de la population. Un rapport du député Lacuée l’avait constaté peu de temps avant : « L’esprit public se trouve amorti et comme nul. » Paris, en s’éveillant, assista à cette prise d’armes sans s’émouvoir et sans s’étonner. Le gouvernement ne trouvait personne pour le défendre. Pour les mêmes raisons, il faudrait aussi que Sieyès et Bonaparte réussissent par eux-mêmes. S’ils échouaient, ils rencontreraient la même indifférence et la même atonie.

En attendant qu’on lui apportât le décret d’où découlerait son autorité, Bonaparte continuait sur place ses embauchages. Bernadotte avait été convoqué comme les autres et il était venu. Voyant de quoi il s’agissait, le subtil Béarnais glissa, s’échappa. Mais, comme on la craignait, sa dérobade avait été prévue. Joseph Bonaparte, son beau-frère, se chargeait de lui et le retint à déjeuner avec quelques parlementaires qu’on se proposait de « chambrer. » La cuisine continuait à jouer un rôle important dans l’affaire.

Si Bernadotte misait sur deux tableaux, il y avait un mécontent dont il fallait s’assurer sans aucune espèce d’hésitation ni de doute. C’était Lefebvre, commandant de la place de Paris, et que Bonaparte allait déposséder tout à l’heure. Il était accouru, hors de lui, pour protester. Mais le mari de « Madame Sans Gêne » était un cœur simple, droit et sentimental. Il admirait le héros d’Arcole et des Pyramides. Il fut ému par une éloquente peinture des maux de la patrie, par une adjuration pathétique, plus encore par le don que lui fit Bonaparte du cimeterre qu’il portait en Égypte. « Pleurant et sacrant à la fois, » dit Albert Vandal, il promit « de jeter ces b… d’avocats à la rivière. » Recrue trop précieuse pour la laisser se reprendre : Lefebvre ne fut plus quitté des yeux, jusqu’au moment où Bonaparte eut en main le décret.

Il arriva enfin, porté par un « Messager d’État » en grand uniforme, qui n’était autre que le dévoué Cornet, qu’accompagnaient deux questeurs du Conseil des Anciens. Aussitôt en possession du précieux papier, Bonaparte le lut attentivement et nota qu’il plaçait sous son autorité tous les effectifs de la garnison de Paris, excepté la garde du Directoire. Soit que les Directeurs récalcitrants voulussent employer la garde pour se défendre, soit que Sieyès (et il en eut l’intention), se proposât d’avoir une force à son service quand le coup serait fait, il y avait là un oubli qui pouvait devenir fâcheux. Bonaparte s’empressa de le réparer en nommant la garde dans l’ordre du jour qu’il rédigea sur-le-champ pour avertir la garnison de Paris qu’il devenait son chef. D’ailleurs, il avait des intelligences avec le commandant de ces gardiens constitutionnels qui s’empressa de le rejoindre, abandonnant le Luxembourg.

Bonaparte donna rapidement les ordres nécessaires. Cette partie du programme était son œuvre et elle était prévoyante. Pour tout ce qui dépendait de lui, il avait mis les chances de son côté. Les affiches, les brochures de propagande étaient prêtes : il ordonne de poser les unes, de distribuer les autres. Il concentre autour des Tuileries toutes ses troupes afin de les avoir sous la main et de faire corps avec l’Assemblée dont il tient ses pouvoirs : elle aussi doit être dans l’impossibilité de se reprendre. Ensuite, instruit par l’expérience des journées révolutionnaires, où une seule « section » avait parfois décidé de tout, il s’assure de la garde nationale tandis que Réal, autre complice, commissaire près du « département, » suspend les douze conseils municipaux parisiens. Il était douteux qu’un mouvement fût à craindre dans Paris. Mais, après tout, on n’avait aucune certitude. Dans le doute, mieux valait se prémunir contre un hasard.

Ces mesures prises, c’était pour Bonaparte le moment de payer de sa personne et de jouer le grand jeu. Un peu de théâtre devenait nécessaire. A neuf heures, en uniforme sans chamarrures, coiffé du petit chapeau, conforme à l’image sous laquelle il était déjà connu et populaire, il avance sur le perron, le décret à la main, tenant toujours Lefebvre à côté de lui, et jette ces paroles à la foule des militaires : « La République est en danger, il s’agit de la sauver ! » Depuis le jour de son débarquement à Fréjus, le salut de la République c’est une idée, ce sont des mots qui n’ont cessé de l’accompagner et dont il n’a cessé de se servir. Sous ces mots, chacun place ce qu’il veut. La République, pour les militaires qui sont réunis là, c’est la continuation de la Révolution guerrière. Ils veulent un pouvoir plus vigoureux tandis que la masse aspire à la paix du dedans et du dehors et qu’elle est lasse d’un régime à la fois faible et tyrannique. C’est sur ces sortes de malentendus que se font presque toujours en politique les grands changements.

A la brève proclamation du chef, la foule des officiers répond par une clameur enthousiaste et jure de le suivre. Aussitôt Bonaparte prend la tête de la plus brillante cavalcade qu’on pût voir, une revue des gloires du prochain Empire : Murat, Lannes, Marmont, Berthier, Lefebvre, Macdonald sont là. Le cortège se rend aux Tuileries par les boulevards, grossi des détachements de cavalerie disposés d’avance sur la route. Partout les passants sont sympathiques. On sait déjà ou l’on comprend ce qui va se passer. C’est la fin du Directoire et personne ne le regrette. Personne ne lèverait seulement le petit doigt pour le défendre. Mais il faudra aussi que Bonaparte réussisse tout seul : Paris est trop usé par dix ans de révolutions pour prendre n’importe quelle initiative. Littéralement, c’est une poignée d’individus qui doit décider du sort de la masse. Cependant les hommes qui ont du flair croient au succès. Un encouragement arrive : de ses fenêtres, le financier Ouvrard a vu passer le cortège. Aussitôt, il écrit à l’amiral Bruix, avec qui il est en relations, et le prie de faire connaître à Bonaparte qu’il met à son service tous les fonds nécessaires. Avec son instinct de spéculateur, Ouvrard se met à la hausse sur le général : symptôme tout à fait bon.

A mesure que le cortège approchait des Tuileries, on se pressait sur son passage. Le bruit se répandait qu’il se préparait quelque chose. Les curieux sortaient de leurs maisons. Il en venait de tous ces quartiers du centre, bourgeois et commerçants, où s’étaient déjà trouvées les « sections » modérées de thermidor, et qui étaient les plus dégoûtés du Directoire. Lorsque Bonaparte arriva aux Tuileries, il rencontra une foule assez nombreuse d’où partirent des cris de : « Vive le libérateur ! » Paris était évidemment favorable. On apprit que les faubourgs eux-mêmes, où la nouvelle parvint plus lentement, ne donnaient pas le moindre signe qu’ils eussent envie de bouger.

Pendant ce temps, une autre scène se passait au Luxembourg. Des cinq Directeurs, nous savons déjà que deux étaient les principaux auteurs du complot, qu’un troisième, Barras, jouait au plus fin et que les deux autres devaient être les victimes de la journée. Sieyès et Roger-Ducos étaient, naturellement, tenus au courant de tout. Averti que les Anciens avaient bien voté le décret et que le décret était entre les mains de Bonaparte, Sieyès se disposa à se rendre de son côté aux Tuileries, comme il était convenu. Seulement une surprise désagréable l’attendait. Il avait prévu son arrivée, une arrivée presque aussi imposante que celle de Bonaparte. Il voulait se montrer entouré de la garde directoriale. Lorsqu’il chercha la garde, il s’aperçut qu’elle était déjà partie : son associé la lui avait soufflée. Force fut à Sieyès, qui ne renonçait pas à se montrer à cheval, de trotter vers les Tuileries accompagné, en tout et pour tout, de deux aides de camp. Son entrée fut peu triomphale. Toujours prête à rire, la foule parisienne s’amusa de ce défroqué, de ce philosophe des constitutions, médiocrement assuré sur la selle, et qui faisait ses débuts de cavalier. Avant de partir, il avait pris une suprême leçon d’équitation dans le jardin du Luxembourg.

Quant à Roger-Ducos, il feignait de ne rien savoir. Gohier, déjà averti par sa femme, venait de tout apprendre. Plus de doute : jusqu’au dernier moment, dans la maison de la rue de la Victoire, on l’avait endormi, on l’avait berné. Cette friponne de Joséphine, ce coquin de Bonaparte, qui simulait le mari complaisant, s’étaient moqués de lui : mais tout était encore pire que le pauvre homme n’imaginait. Usant de ses pouvoirs présidentiels, il fit convoquer d’urgence ses collègues. Seuls, Moulin et Roger-Ducos se rendirent à sa convocation. L’huissier vint dire au président que Sieyès était déjà sorti. Quant à Barras, il fit répondre qu’il prenait son bain. Comme le président insistait, Barras demanda une heure pour achever sa toilette. Gohier et Moulin trépignaient. Roger-Ducos, le plus subtil de tous, profita de ce répit et dit qu’il sortait un instant pour aller aux nouvelles. Il ne reparut pas. Sans bruit, sans l’apparat de Sieyès, il se rendit aux Tuileries où son entrée passa inaperçue : bonne note aux yeux de Bonaparte. Le rusé garçon gagna là son siège de consul.