Cependant Bonaparte s’assurait de tous les éléments militaires qu’il pouvait embaucher, et c’était moins qu’on ne croit d’ordinaire. Le général Sébastiani, tout dévoué, fut mis dans la confidence : on compta sur lui et sur ses dragons. Enfin des lettres individuelles furent envoyées à tous les officiers amis qui étaient présents à Paris, comme si chacun d’eux devait se trouver seul, le 18 de bon matin, rue de la Victoire, pour une audience privée.
Le soir du 17, soir suprême, il y avait dîner chez Cambacérès, l’unique complice sérieux qu’on eût dans le ministère. Quelques-uns des initiés étaient là. Contrairement à la légende, on ne fit ni grandes phrases ni plans d’avenir. On ne jeta pas les bases du Code Civil. On ne se jura pas de sauver la France. Les convives étaient préoccupés, certains anxieux, comme à la veille d’une journée où ils joueraient leur carrière, leur liberté, peut-être leur vie.
Si Bonaparte dormit bien, personne ne l’a su. Mais il dormit peu. A deux heures du matin, il faisait dire à Moreau et à Macdonald d’être chez lui à la pointe du jour. A cette heure matinale, le Conseil des Anciens serait convoqué d’urgence, comme s’il y avait péril public et imminent.
CHAPITRE IV
LE 18, JOURNÉE FACILE
On a pris l’habitude de dire « le 18 brumaire », comme si tout s’était décidé ce jour-là. Ce fut, à la vérité, la journée la plus facile. Elle préparait l’autre. Elle n’en préjugeait pas l’issue.
Les sénateurs qui furent tirés de leur sommeil, entre cinq et six heures, par la convocation des « inspecteurs de la salle », ne furent pas très étonnés. Ils étaient tous ou presque tous consentants. Pendant la nuit, les inspecteurs avaient fait du bon travail. D’abord ils avaient mis en scène la conspiration anarchiste qui devait servir de prétexte à la translation. Ils avaient donné à la garde l’ordre de prendre les armes, comme si les Tuileries allaient être attaquées par des bandes venues des faubourgs. En hâte, volets clos et rideaux fermés pour que la lumière dans le palais, à cette heure insolite, ne donnât pas de soupçons, ils avaient écrit des billets de convocation qui ne parvinrent guère qu’à ceux des Anciens qu’on savait favorables à l’opération. C’était sans doute la majorité. Mais le choix avait été arrêté d’avance, et avec discernement.
Il ne faisait pas encore jour lorsque les Anciens, — ceux du moins qu’on n’avait pas oubliés tout exprès, — se rendirent à cette séance véritablement extraordinaire qui devait se tenir à sept heures du matin. Peut-être auraient-ils répondu avec moins d’empressement, s’ils avaient su que le gouvernement était déjà prévenu et se méfiait. Cependant, fidèle à la parole qu’il avait donnée à Bonaparte, Sébastiani avait fait sonner le boute-selle pour une revue et ses dragons étaient prêts, lorsque, du ministère de la Guerre, on lui apporta l’ordre, signé Dubois-Crancé, de consigner son régiment à la caserne. Sébastiani passa outre. S’il avait obéi, la suite des choses eût été changée.
Les ministres étaient donc avertis. Le président du Directoire également. L’invitation de Joséphine à ce breakfast, à ce petit déjeuner de huit heures du matin, lui avait déjà semblé bizarre. Étant donné les rumeurs qui étaient parvenues dans la nuit au gouvernement, Gohier flaira un piège et se contenta d’envoyer sa femme rue de la Victoire.
Un étrange spectacle y attendait la citoyenne Gohier. Elle vit la maison de la rue de la Victoire pleine d’officiers généraux et d’officiers supérieurs qui débordaient jusque dans la cour et le jardin. Bonaparte, sur le perron, recevait les arrivants. Il retenait ceux qui, ayant compris ce qu’il attendait d’eux, s’effarouchaient et faisaient mine de se retirer. Il fut fort contrarié de voir la citoyenne Gohier venir seule et insista, peu adroitement, pour qu’elle priât son mari de la rejoindre. Il proposa même de faire porter un mot d’elle au Luxembourg. Plus fine que lui, la citoyenne Gohier ne refusa pas. Mais, dans sa lettre, elle mit son mari au courant de ce qu’elle avait vu et de ce qui se passait et lui conseilla de rester chez lui s’il ne voulait pas être pris dans une souricière.
A ce moment-là, heureusement pour les conjurés, le principal était fait. Dès huit heures, les Anciens avaient voté le décret de translation du Corps législatif, à la demande du président de la commission des inspecteurs et sur un rapport pathétique de Cornet qui dénonçait une subversion imminente, le fameux complot anarchiste, la conjonction des terroristes de Paris avec des bandes venues des départements. Par mesure de sécurité, pour le salut de la représentation populaire et de la République, les Conseils ne devaient plus tenir séance avant le lendemain midi, au palais de Saint-Cloud, sous la protection de la force armée dont le commandement était confié, avec l’exécution du décret, au général Bonaparte. Bien que les assistants eussent été triés sur le volet, ce nom émut quelques membres qui voulurent demander des explications, formuler des réserves : on leur ferma la bouche. Les Anciens votèrent en outre un message à la nation pour l’informer du danger qu’elle avait couru et promettre que l’ordre serait maintenu. On ajoutait que l’ordre à l’intérieur était la condition de la paix à l’extérieur. Message habile, puisqu’il répondait aux vœux du plus grand nombre, et qui se terminait, comme on pense bien, par une profession de foi républicaine.