A la veille du grand jour, nombreux étaient ceux qui jouaient au plus fin. Le plan de Sieyès, avec ses initiés, ses demi-initiés, ses incrédules et ses dupes ne se précisait pas autant qu’il aurait fallu. A la veille de la réalisation, il semblait même devenir plus brumeux. Quant au public, ce qui dominait chez lui, c’était l’indifférence. Comme, depuis le retour d’Égypte, il ne voyait rien venir, l’enthousiasme était un peu tombé. Il fallait, pour le réveiller, que le héros lui-même parût. Sa stature brève, sa figure olivâtre et amaigrie, le costume moitié civil et moitié militaire qu’il portait, sa redingote grise, son sabre arabe attaché par un cordon de soie, son escorte de mamelucks : tout cet extérieur, qu’il soignait, le rendait populaire.

Le 15, une cérémonie eut lieu qui montre à quel point, dans les milieux politiques, on refusait encore de croire qu’il se préparât quelque chose. Un banquet par souscriptions, en l’honneur de Bonaparte et de Moreau, « le Scipion et le Fabius français » avait été organisé par des membres des Conseils. Il eut lieu dans l’église de Saint-Sulpice, alors désaffectée et baptisée temple de la Victoire. Gohier présidait : il était décidément de toutes les fêtes. Il y avait là sept cent personnes, dont cinq cents députés, quelques affiliés du coup, beaucoup d’autres qui ne se doutaient de rien. Au dehors, la foule, assez nombreuse, n’était guère sympathique. On entendait dire qu’au moment où les finances étaient si basses, ce dîner était de l’argent dépensé mal à propos. Dans le quartier, on craignait que des anarchistes ne fissent sauter l’église. Pourtant la curiosité était la plus forte. On se nommait les plus connus parmi les invités et, quand Bonaparte arriva, il fut acclamé, en même temps qu’on criait : « Vive la paix ! » L’équivoque ne se dissipait pas. C’était un général que le peuple appelait pour avoir la paix tant désirée. On ne se doutait pas encore que l’avènement de Bonaparte serait celui du « dieu de la guerre. »

A ce dîner, on dit que Bonaparte mangea à peine, craignant qu’on ne mît la circonstance à profit pour l’empoisonner. Il prononça, au dessert, quelques paroles vagues et but « à l’union de tous les Français, » une sorte de programme assez timide de « Bloc national. » Avant la fin, il fit le tour des tables et, sans bruit, quitta Saint-Sulpice. Dans la nuit même, il avait rendez-vous avec Sieyès pour prendre avec lui les dernières dispositions. C’est dans cette entrevue qu’ils se mirent d’accord sur ce qui suivrait le coup d’État : suspension des Conseils pour trois mois ; substitution de trois consuls, qui seraient Sieyès, Bonaparte et Roger-Ducos, aux cinq Directeurs. Et pendant que les Conseils seraient suspendus, les trois consuls élaboreraient une Constitution définitive. C’était là que Sieyès se proposait de jouer Bonaparte et que Bonaparte attendait Sieyès. Quant aux moyens d’exécution, ils étaient toujours les mêmes : on commencerait par un vote brusqué du Conseil des Anciens où Sieyès était sûr de la majorité.

La date du 16 avait d’abord été choisie. Au dernier moment, il apparut que les Anciens hésitaient. Leur concours sans réserve était indispensable. Rien, dans le plan, ne se pouvait sans eux. Tout à coup le courage leur manquait, ou la confiance. Cette hésitation annonçait les autres, celles qui, le 19, pendant quelques instants, risqueraient de perdre tout.

Du 16, la manœuvre prévue de concert avec la majorité des Anciens fut reportée au 17. Le 17 était un vendredi. On a prétendu plus tard que Bonaparte n’avait rien voulu tenter un jour néfaste. Arnault rapporte les choses autrement. Le 16 au soir, il était chez Talleyrand avec Regnault, Rœderer, tous attendant le mot d’ordre qui ne venait pas. Arnault court rue de la Victoire. Il y trouve Fouché et, comme toujours, Gohier fasciné par Joséphine. Là on parlait avec enjouement, avec scepticisme, du coup d’État qui était le sujet des conversations du jour. Comment y croire, lorsque, dans le salon du dictateur présumé, un des chefs de l’État et le ministre de la police en plaisantaient ? Gohier et Fouché sortirent enfin. Alors Arnault interroge avidement le général :

A quelle heure demain ? dis-je à Bonaparte dès que le départ des deux témoins m’eut permis de lui parler librement. — Rien demain, me répondit-il. — Rien ! — La partie est remise. — Au point où en sont les choses ? — Après-demain, tout sera terminé. — Mais demain, que n’arrivera-t-il pas ? Vous le voyez, général, le secret transpire. — Les Anciens sont gens timorés ; ils demandent encore vingt-quatre heures de réflexion. — Et vous les leur avez accordées ? — Où est l’inconvénient ? Je leur laisse le temps de se convaincre que je puis faire sans eux ce que je veux faire avec eux. Au 18 donc, » ajouta-t-il, avec cet air de sécurité qu’il conservait sur le champ de bataille, où il me semblait ne s’être jamais autant exposé qu’il s’exposait alors au milieu de tant de factions, par ce délai que rien ne put le déterminer à révoquer.

Bonaparte s’était aperçu que les Anciens étaient timorés. Il s’en apercevait peut-être un peu tard, Il était trop engagé pour reculer, Sieyès aussi et, s’ils reculaient, tout était perdu. Quels que fussent les risques qu’on courût en agissant, il y en avait de plus graves à ne pas agir.

Le 16 et le 17 furent bien employés. En ne changeant rien à sa vie mondaine, Bonaparte dissimulait des occupations plus sérieuses. Déjeuners, dîners, invitations furent encore d’un grand secours. Le jeudi, à table et en tête à tête, il acquit la neutralité de Jourdan, s’ouvrant à moitié de son dessein, obtenant l’aveu que la République avait besoin d’un gouvernement fort, promettant au militaire jacobin des compensations avantageuses. Il fallait penser aussi aux trois Directeurs qui devaient « sauter. » Les avis ne leur manquaient pas sur ce qui se préparait. Mais Barras simplifiait la tâche : il fermait les yeux, persuadé qu’il était indispensable et qu’au dernier moment on aurait recours à lui. Réellement stupide, Moulin ne voulait rien comprendre. Quant à Gohier, Joséphine le tenait toujours sous le charme. « En fait de conspiration, tout est permis, » disait Bonaparte. Il tolérait que le Président fît la cour à sa femme et le ménage joua des tours de Scapin au vieillard amoureux. Joséphine le pria à déjeuner pour le matin du 18 et Bonaparte s’invita à dîner au Luxembourg pour le soir du même jour. Gohier, dans ses Mémoires, a reproduit le billet effronté que la citoyenne Bonaparte lui avait fait porter par son fils Eugène : « Venez, mon cher Gohier, et votre femme, déjeuner avec moi demain à huit heures du matin. N’y manquez pas, j’ai à causer avec vous sur des choses très intéressantes. Adieu, mon cher Gohier. Comptez toujours sur ma sincère amitié… » De vraies roueries de femme galante achevaient le complot.

Quant aux préparatifs immédiats du coup d’État lui-même, ils se réduisaient à peu de chose. Le plan de Sieyès servait toujours et, à l’épreuve, il se révélait un peu grêle. Le premier acte, c’était le décret par lequel les Anciens transféreraient les Conseils à Saint-Cloud et confieraient à Bonaparte le commandement de la force armée. On avait heureusement pour soi les présidents des deux assemblées, plus, aux Anciens, les « inspecteurs de la salle, » nous dirions les questeurs, qui avaient le pouvoir de convoquer une séance extraordinaire. Le décret de translation, sur lequel reposait tout le coup d’État parlementaire, fut rédigé d’avance ainsi qu’une adresse aux Parisiens, dont le premier jet, de la main de Rœderer, fut corrigé par Bourrienne, sous la dictée du général. Pour imprimer cette affiche, le fils de Rœderer s’était engagé dans une imprimerie et composa en secret le document qui semble avoir été dissimulé à Sieyès. Quant à la presse, on s’en occupa à peine, peut-être parce qu’on la savait sympathique. On ne s’en servit que pour répandre le bruit d’un attentat imminent des terroristes contre la représentation nationale, ce qui devait bien disposer les Parisiens et justifier le vote du décret par les Anciens. Enfin Talleyrand tint toute prête la lettre de démission qu’on ferait signer à Barras.

Il fallait, en effet, démolir le Directoire en obligeant, par la persuasion ou d’une autre manière, trois des Directeurs à se démettre, comme il fallait, par des moyens encore moins définis, obtenir l’adhésion des Cinq-Cents. Il y avait en somme deux contraintes à exercer, deux batailles à gagner.