Ce qu’il y a de plus singulier, dans ces événements, c’est leur confusion, mêlée à leur rapidité. Ces allées et venues, ces intrigues, ces préparatifs, tout eut lieu dans l’espace de quelques jours avec une sorte de légèreté. Il fallait que le régime fût bien bas, bien usé, pour ne pas mieux se défendre contre une entreprise dont l’organisation était, somme toute, aussi imparfaite et même si peu consistante que le principal exécutant, jusqu’à l’avant-veille ou peu s’en faut, hésitait encore sur le choix des moyens.
Et tout ce que nous avons vu jusqu’ici montre assez qu’on aurait grand tort de considérer le 18 brumaire comme un coup d’État militaire. Il est, à cet égard, fort différent du 2 décembre. L’oncle était même dans des conditions beaucoup moins bonnes que ne le serait le neveu. Le prince-président, en 1851, devait agir avec l’armée contre l’Assemblée. Le général Bonaparte avait pour lui une partie de l’Assemblée. Quant à l’armée, il n’en était pas sûr. Albert Vandal, fort pénétrant dans son récit et dans son analyse[1], montre très bien que les soldats de ce temps étaient aussi différents que possible de ce qu’on appelle des prétoriens. S’il y en avait parmi eux, c’étaient plutôt des prétoriens de la Convention. Les célèbres « grenadiers de Brumaire » étaient des espèces de gendarmes politiques, le résidu des gardes françaises, ces troupes émeutières, toujours choyées par les gouvernements révolutionnaires pour les services qu’elles leur avaient rendus. On y comptait des « gaillards d’un passé louche, de purs chenapans… des sacripants de faubourg enrôlés à différentes époques. » Pour la plupart ils n’avaient jamais quitté Paris, et leurs campagnes se réduisaient à une brève apparition en Vendée. Ce n’étaient pas de véritables militaires et la gloire de Bonaparte les laissait à peu près indifférents. Ils formaient la garde du Directoire et des Conseils. Ils seraient, à Saint-Cloud, au premier rang et nul ne pouvait répondre d’eux.
[1] L’avénement de Bonaparte, Plon, éditeur, t. I, chap. VII. C’est le récit d’Albert Vandal, complet et vrai, que nous suivrons presque toujours pour les deux journées.
La garnison de Paris, la cavalerie surtout, donnait plus d’espoir. Il y avait là des hommes qui avaient fait campagne, de dures campagnes, hors de France, et pour qui Bonaparte était un vrai chef. C’étaient les 8e et 9e dragons qu’il avait eus sous ses ordres en Italie ; le 21e chasseurs qu’il avait réorganisé autrefois. De plus, cette troupe souffrait du dénuement général. Elle était mal nourrie, mal habillée. Elle n’avait aucune raison de tenir au régime et de le défendre. Seulement son attitude dépendrait de celle de ses officiers qui n’étaient pas tous acquis. Et puis elle n’était pas très nombreuse : sept mille hommes environ. Si les grenadiers n’étaient que 1200, ils seraient placés par leurs fonctions aux abords immédiats de la salle où délibéreraient les Cinq-Cents. C’étaient eux qui, en définitive, décideraient du sort de la journée et les conjurés n’avaient à cet égard qu’une garantie : Blanchard, qui commandait la garde des Conseils, avait aidé Augereau pour le coup de fructidor. Les jacobins victorieux lui avaient laissé son poste en remerciement du service qu’il leur avait rendu. Grave imprudence. Ce Blanchard, ayant trahi une fois, trahirait encore. Après avoir manqué de parole aux modérés, il manquerait de parole aux jacobins.
Une chose dont le complot paraît bien ne pas avoir été dépourvu, c’est le nerf de la guerre, c’est l’argent. On manque de précisions sur les sommes qui furent mises à la disposition de Sieyès et de Bonaparte. On en manque sur les bailleurs de fonds. En tout cas, rien ne fit défaut, ni pour la propagande, ni pour les affiches, grâce au concours de quelques hommes d’affaires qui en avaient assez de l’anarchie, que le babouvisme avait effrayés et qui étaient exaspérés par l’impôt forcé et les mesures démagogiques contre les fortunes. On cite Collot, qui s’était enrichi dans les fournitures de guerre. Symptôme curieux : la finance classée, régulière, s’abstint, bien qu’elle désirât la chute d’un gouvernement qui l’inquiétait. Elle s’abstint par sa timidité naturelle. Au fond, elle désirait le succès, mais elle n’en était pas sûre et la prudence de ces hommes habitués à calculer et à prévoir montre que l’issue apparaissait comme douteuse. La banque sera prête à fournir tout ce qu’il faudra quand le coup d’état aura réussi, rien avant.
Le meilleur des auxiliaires, c’était encore l’usure du régime. C’était l’impuissance de la Révolution à fonder un gouvernement stable. La chimère de Sieyès était de croire qu’après tant de Constitutions il en construirait une qui serait meilleure que les autres. Le public était indifférent aux Constitutions. Il était sceptique. Il était las. Tout lui était égal pourvu qu’il eût l’ordre, le repos, des finances saines, la paix. Si l’on cherche la raison pour laquelle devait bien finir une affaire aussi insuffisamment préparée et, comme nous allons le voir, aussi mal conduite dans sa seconde partie, on ne peut la trouver que là, dans l’atmosphère qui favorisait la conspiration.
Quelques jours avant le coup, Bonaparte disait à Rœderer : « Il n’y a pas un homme plus pusillanime que moi quand je fais un plan militaire. Je me grossis tous les dangers et tous les maux possibles dans les circonstances, je suis dans une agitation tout à fait pénible. Cela ne m’empêche pas de paraître fort serein devant les personnes qui m’entourent. Je suis comme une fille qui accouche. Et, quand ma résolution est prise, tout est oublié, hors ce qui peut la faire réussir. »
Il paraissait en effet « fort serein. » Ses allures étaient dégagées. Il recevait beaucoup. Il allait même dans le monde. Parfois, devant les personnes sur lesquelles ces propos étaient de nature à produire un effet favorable, il s’emportait contre le régime qui ruinait la France, contre les hommes qui la menaient à sa perte. Prudent avec ceux qu’il ne connaissait pas, séduisant et cajoleur avec ceux qu’il voulait conquérir, il ne redoutait pas l’emphase quand il croyait l’occasion bonne pour placer un mot à effet. Il s’essayait au rôle qu’il devait jouer bientôt, d’ailleurs mal, à Saint-Cloud. Un jour, à table, devant l’adjudant général Thiébault, tout de suite conquis, il prononça une de ces phrases, faites pour être répétées, auxquelles il donnait un tour historique : « Ces hommes ravalent au niveau de leur impéritie la France qu’ils dégradent et qui les réprouve. »
La maison de la rue de la Victoire ne désemplissait pas. Le général y tenait table ouverte. Les savants, les « idéologues » étaient particulièrement choyés. On tenait à donner au coup d’État l’aspect d’une protestation des intellectuels contre un régime avilissant. C’était, selon l’expression de Taine, « la République intelligente contre la République stupide. » Il y eut visite solennelle chez Mme Helvétius, à Auteuil, comme pour honorer la philosophie du XVIIIe siècle dans la personne de cette veuve illustre. Cette espèce de mise en scène n’empêchait pas des soins plus directement utilitaires. A mesure qu’on approchait de la date fixée, les conciliabules se multipliaient. Parmi les militaires qui étaient à craindre, il y avait Moreau, qu’on savait ambitieux. Bonaparte sentait que celui-là était, au fond, son ennemi. Du moins fallait-il le neutraliser pour le moment décisif. Bonaparte, qui ne l’avait jamais rencontré, le connut par Gohier, éternel Géronte de cette histoire. Par des compliments aussi bien placés que ses cadeaux, Bonaparte désarma celui qui deviendrait bientôt son rival et son adversaire.
Ces conquêtes personnelles, où il fallait user de tous les moyens de séduction et d’influence, alternaient avec des intrigues romanesques, de véritables histoires d’espionnage, comme celle du Corse Salicetti, agent des jacobins, et qui finit par les trahir. L’approche de l’événement levait une lie d’aventuriers. Là, on allait un peu au hasard parce que Bonaparte se méfiait, non sans raison, du maître de la police, Fouché, favorable au coup d’État, mais trop porté vers Barras et qui gardait un faible pour les jacobins. D’ailleurs, dans les derniers temps, Fouché ne croyait pas au succès ou affectait de n’y pas croire. Pour lui, il y avait trop de gens de lettres et de gens de loi dans l’affaire. Il s’en moquait. Il pensait vraiment, et il ne se gênait pas pour le dire, que ce n’était pas ainsi que l’on renversait un régime, mais à main armée. Fouché, d’autre part, craignait Bonaparte et, bien qu’il sût ce qui se préparait, il se gardait d’avertir le gouvernement : il servait la conspiration en la niant et répétait avec une sorte de sincérité qu’il n’en voyait nulle part les traces. Jusque dans le salon de Bonaparte, il tournait l’idée du complot en ridicule, affirmant que, s’il y avait complot, la plaine de Grenelle, où l’on avait plusieurs fois, dans les temps troublés du Directoire, fusillé des séditieux, n’existait pas pour rien. Feinte ou vraie, l’incrédulité de Fouché rendait service : elle rassurait les trois Directeurs dont on voulait se débarrasser. En tout cas, il est certain que Bonaparte et lui n’avaient pas la même conception du coup. Le général voulait réussir au grand jour, dans un sentiment unanime, comme porté par le flot de l’opinion. Fouché voyait moins haut, mais son expérience des choses lui enseignait qu’il ne serait pas superflu de prendre quelques précautions policières.