Avec de pareils inspirateurs, il ne pouvait s’agir de rien que de constitutionnel. Au risque de nous répéter, nous dirons encore que Sieyès et son groupe, loin de tendre au renversement de la République, se proposaient de la consolider. Ils voulaient changer la Constitution, mais la changer par des moyens constitutionnels, par un vote régulier des deux Assemblées. Le Conseil des Anciens était acquis. Celui des Cinq-Cents n’étant pas sûr, il fallait s’y prendre en sorte qu’il fût dans la nécessité d’accepter la Constitution nouvelle qui lui serait soumise.
Et comment créer une situation telle que le Conseil des Cinq-Cents dût voter ce qu’on n’osait proposer à sa libre discussion ? On avait beau retourner la question dans tous les sens, il avait fallu se résoudre à recourir à la force. Mais quelle sorte de force ? L’armée ? Il s’en fallait de beaucoup qu’elle fût unanime. Parmi les soldats et parmi les officiers, il y avait des jacobins. Les parlementaires dont on devait forcer le vote étaient pour les uns des « avocats, » pour les autres des « patriotes. » Et puis, comme nous l’avons vu, le ministre de la Guerre n’était pas de la combinaison. Il faudrait passer par-dessus sa tête, se priver par conséquent de l’appui de la discipline. La seule ressource était de se confier à un général assez influent sur la troupe pour la rendre favorable à l’opération. Les Cinq-Cents comprendraient alors qu’ils n’avaient qu’à s’incliner.
Il fallait encore leur ôter l’espoir qu’un mouvement parti des faubourgs révolutionnaires leur vînt en aide. Sans doute l’ardeur de la révolution semblait bien éteinte. Mais on restait à la merci d’un brusque réveil, d’un hasard, d’un accident. L’idée à laquelle on s’était arrêté, c’était de faire voter d’abord par les Anciens le transfert des deux assemblées hors de Paris, sous le prétexte d’un complot anarchiste organisé dans la capitale, ce qui justifierait en outre des précautions militaires et une délégation extraordinaire du commandement de la garnison de Paris à un général. On avait choisi Saint-Cloud qui offrait diverses commodités, notamment pour un déploiement de troupes.
Tel quel, au fond assez vague, et laissant une large part à l’imprévu, ce plan, tout fait avant le retour de Bonaparte, était celui qui devait servir. C’était un coup d’État monté par des parlementaires contre d’autres parlementaires, qui devait se passer tout entier dans une séance parlementaire et se terminer par un vote qui en proclamerait le succès. Qu’arriverait-il ensuite ? C’était plus vague encore. Sans doute une place serait donnée dans le nouveau gouvernement au général dont le concours était indispensable et dont la popularité, après avoir été une garantie pour le grand jour, en serait une pour la solidité de la nouvelle Constitution. De cette Constitution même on ne savait pas grand chose, sinon qu’elle devait renforcer le pouvoir exécutif. Là encore le projet était nébuleux et livrait beaucoup à l’incertain.
Ce projet plein de trous, Bonaparte l’accepta et s’en fit l’instrument. D’abord, c’était ce que Sieyès lui offrait. C’était cela, à prendre ou à laisser, et non autre chose. Chicaner Sieyès, changer ses batteries, refaire ses plans, qui sait si ce n’était pas tout compromettre, si le susceptible Directeur ne l’enverrait pas promener ? Et puis l’imperfection même de cette combinaison et l’incertitude qu’elle laissait ne déplaisaient pas à Bonaparte. « Ceux qui ont le sentiment et le goût de l’action, a dit Anatole France, font, dans les desseins les mieux concertés, la part de la fortune, sachant que toutes les grandes entreprises sont incertaines. La guerre et le jeu enseignent ces calculs de probabilité qui font saisir les chances sans s’user à les attendre toutes. » Ainsi Bonaparte se fiait à son étoile. Il se disait que les choses tourneraient peut-être autrement qu’on n’imaginait, le jour de l’opération, et, pour le lendemain, il y avait d’amples perspectives. Sans doute ce n’était pas ainsi qu’il eût monté l’affaire. Mais il n’avait pas le choix et il accepta, pour ainsi dire les yeux fermés, le programme de ces parlementaires et de ces idéologues qu’au fond du cœur il méprisait.
On s’explique par toutes ces raisons que le 18 brumaire ait été aussi aventureux, aussi décousu. On s’explique aussi qu’il n’ait pas tourné comme le croyait Sieyès, et même qu’il ait failli très mal tourner.
Le point le plus faible de ce programme saute aux yeux : c’était une manœuvre en deux temps. Il fallait réussir deux fois, d’abord quand il s’agirait de transférer les Cinq-Cents à Saint-Cloud, ensuite lorsqu’il s’agirait de leur imposer la réforme constitutionnelle. Enfin on ne savait pas très bien par quel régime on remplacerait celui qu’on voulait supprimer. Il avait fallu, pour intéresser des ambitions à l’entreprise, s’abstenir de désigner les personnes qui entreraient dans le gouvernement nouveau. On ne placerait donc les Conseils ni devant un fait accompli ni même devant un fait défini. On s’exposait, jusqu’au dernier moment, à des discussions, à des intrigues, à des surprises. Ce qui restait l’élément le plus favorable, c’était l’atmosphère, la fatigue du public, son indifférence aux agitations de la politique. C’était aussi le prestige personnel de Bonaparte. Mais alors, si le coup réussissait, il était clair que Bonaparte récolterait ce que Sieyès avait semé.
Sieyès prenait des leçons d’équitation, ce qui est le trait comique de ces journées. Il estimait qu’un dictateur doit se présenter à cheval devant les foules. Et puis, à la manière de M. Prudhomme, dont il tenait un peu, ce cheval lui servirait à ne pas être éclipsé par Bonaparte en cas de succès et à prendre une fuite salutaire en cas d’échec. Personnage attachant, singulier, celui de Sieyès. Ce n’était pas seulement un métaphysicien des Constitutions. C’était un orgueilleux. Un jour qu’il disait la messe, étant aumônier chez le duc d’Orléans, il s’aperçut que les princes étaient sortis pendant l’office. Là-dessus, il quitta l’autel en criant qu’il ne disait pas la messe pour la canaille. C’est à peu près de la même manière qu’il s’en ira lorsque son chef-d’œuvre constitutionnel aura été malmené par Bonaparte. Il avait bien dit un jour à Lucien : « Ce n’est plus le temps où cedant arma togae. » Il ne croyait pourtant pas qu’après avoir appelé les armes à son aide, la toge leur céderait si vite. Mais comme il était loin d’être sot, il savait aussi qu’il jouait gros jeu, le « quitte ou double » de sa carrière. Un ami lui demandait à ce moment-là quelle était sa garantie dans ses tractations avec Bonaparte. « Nulle part, répondit-il avec brusquerie. Mais, dans une grande affaire, on est toujours forcé de donner quelque chose au hasard. » C’était justement ce que pensait Bonaparte. Là encore, Sieyès se rencontrait avec son complice.
Ce vétéran de la politique s’était livré au jeune général, dont la conduite était loin d’être irréprochable à son égard. Ce serait trop de dire que Bonaparte trahissait Sieyès. Du moins il ne se comportait pas très loyalement. Bien résolu à ne pas travailler pour un autre, il évitait de se livrer, de se fermer des portes, il était en coquetterie avec les adversaires de son haut associé. Mme de Rémusat tenait de lui-même ce mot : « Je recevais les agents des Bourbons. » Il n’écartait pas non plus les jacobins. Ceux-ci essayaient de le séparer de Sieyès et il consentait à les écouter. Albert Vandal pense que c’était pour leur « donner le change. » C’est possible : en attendant, il promettait aux jacobins, c’est-à-dire au parti de la guerre, de reconquérir l’Italie et de « relever les Républiques-sœurs. » Et cette promesse, il l’accomplira. Cependant, il se laissait acclamer dans les rues au cri de « Vive la paix ! » car c’était la paix que la masse du public attendait d’un coup d’État. Jourdan, général jacobin, était venu, au nom d’un groupe de gauche, lui offrir de « le placer à la tête du pouvoir exécutif, pourvu que le gouvernement représentatif et la liberté fussent garantis par de bonnes institutions. » Bonaparte ne dit pas non et il invita Jourdan à dîner pour le 16 brumaire. C’était une façon de cacher son jeu, mais ce jeu était un peu double. Il mettait beaucoup de complaisance à se laisser appeler le « général Vendémiaire. » S’il est vrai qu’il finit par prendre dans ses filets Jourdan qui était chargé de le mettre dans ceux des jacobins, ce ne fut pas sans qu’il eût donné lui-même quelques gages au jacobinisme.
Un moment, il s’était également laissé rechercher par Barras et si le Directeur n’eût été maladroit, Bonaparte eût peut-être marché avec ce thermidorien, son ancien protecteur, qui savait mieux que Sieyès ce que c’était qu’une « journée, » car il en avait fait, et de fameuses. Mais Barras lui proposa ce dont Bonaparte ne voulait à aucun prix : un partage, le commandement des armées pour l’un, le pouvoir civil pour l’autre. Le pouvoir civil, c’était ce que Bonaparte désirait le plus. Il continua ses relations avec Barras, promit de le tenir au courant de tout, et le berna jusqu’à la fin.