Il ne restait plus que les modérés, Sieyès et Roger-Ducos. Les données même de la situation ramenaient l’un vers l’autre Sieyès et son « épée. » Cette solution, Talleyrand, qui voyait beaucoup Bonaparte, ne cessait de la lui recommander, ses frères Joseph et Lucien aussi et c’était la plus sage.
Là non plus, pourtant, tout n’était pas simple. L’influence de Joséphine s’exerçait en faveur de Barras et n’était pas sans balancer celle de Joseph et de Lucien qui l’avaient poussé au divorce et qui étaient dans une situation assez fausse depuis la réconciliation du ménage. Lucien était un haut personnage politique, pénétré de son importance. Il était capable de rendre les plus grands services et, sans lui, en effet, la journée de brumaire aurait fort mal tourné. Mais, de même que Barras, il se fût volontiers servi de Napoléon comme d’un instrument. « Il se croyait, dit Sorel, un Bonaparte supérieur, étant un Bonaparte civil ». L’éclat du nom qu’il portait, la renommée du jeune général, lui avaient déjà permis, à lui, qui était pourtant plus jeune encore, de se pousser dans la politique. Il allait même parvenir à la présidence de l’Assemblée, ce qui devait d’ailleurs aider puissamment au succès de brumaire. Lucien ne demandait qu’à continuer et à profiter du succès de son frère, à confisquer au besoin le coup d’État. Bonaparte, dont Joséphine excitait la méfiance, sentait ces calculs et se montrait peu docile aux conseils des siens. Là encore on piétinait. Les jours passaient sans qu’on aboutît.
On allait entrer dans le mois de brumaire. Bonaparte et Sieyès n’avaient pas encore causé intimement. Cependant le bruit courait partout que le général préparait quelque chose, des inquiétudes naissaient dans le clan jacobin, des soupçons aussi. Il fallait se hâter et le contact entre les deux hommes, pour avoir tardé, attirerait davantage l’attention. Une « pique, » survenue bien mal à propos, recula encore l’entrevue que Bonaparte avait fini par demander et que Sieyès différa, s’excusant sur ce que l’heure choisie par le général était celle où le Directoire tenait conseil. Bonaparte, assez sottement froissé, dit, devant vingt personnes, que si le Directeur voulait le voir, il n’avait qu’à se déranger. Au fond, ils n’avaient pas de sympathie l’un pour l’autre. « Ce prêtre, » disait Bonaparte avec dédain en parlant de Sieyès. Leurs natures étaient opposées. Ils ne pouvaient être réunis que par la circonstance et pour la circonstance. Ils sentaient qu’ils ne seraient pas longs à suivre des chemins séparés. Cet incident, presque puéril, était significatif. Il risquait de gâter tout s’il ne s’était trouvé deux hommes habiles, aptes à négocier, et décidés à prendre l’initiative du rapprochement : ce furent Talleyrand et Rœderer, le premier plus près du tempérament de Sieyès, le second plus enclin vers Bonaparte.
Dès 1795, dans le Journal de Paris, Rœderer avait réclamé « un gouvernement énergique, républicain sans popularité, un gouvernement qui ramène tous les royalistes de bonne foi, ceux qui ne veulent que la sûreté des personnes et des propriétés. » Quatre ans plus tard, ses idées n’avaient pas changé. Elles étaient devenues celles d’une large partie du public, et il en voyait la réalisation possible. Rœderer, dit Sainte-Beuve qui l’a bien étudié, « fut l’agent le plus actif peut-être de ce qu’il se plaisait à appeler une généreuse et patriotique conspiration. » Ce fut lui qui mit Sieyès et Bonaparte en contact, aidé par un homme qui était trop compromis dans la Révolution pour ne pas désirer la sauver et pour ne pas appréhender le retour de l’ancien régime : Talleyrand, ancien prêtre et « défroqué » comme Sieyès lui-même. Rœderer a raconté les circonstances dans lesquelles se produisit son intervention. Son récit montre les précautions qu’il fallait prendre et rend bien la physionomie et le caractère de la situation telle qu’elle s’offrait à ce moment délicat :
Bonaparte, dit-il, ne voulait rien faire sans Sieyès. Sieyès ne pouvait provoquer Bonaparte. Talleyrand et moi fûmes les deux intermédiaires qui négocièrent entre Sieyès et Bonaparte. Tous les yeux étaient ouverts sur l’un et sur l’autre. Nous nous étions interdit toute entrevue particulière et tout entretien secret. Talleyrand était l’intermédiaire qui concertait les démarches à faire et la conduite à tenir. Je fus chargé de négocier les conditions politiques d’un arrangement : je transmettais de l’un à l’autre leurs vues respectives de la Constitution qui serait établie et de la position que chacun y prendrait. En d’autres mots, la tactique de l’opération était l’objet de Talleyrand, le résultat était le mien.
Talleyrand me mena deux fois le soir au Luxembourg, où Sieyès logeait comme directeur. Il me laissait dans sa voiture et entrait chez Sieyès. Quand il s’était assuré que Sieyès n’avait ou n’attendait chez lui personne d’étranger (car, pour ne pas donner d’ombrage à ses quatre collègues logés comme lui dans le petit hôtel du Luxembourg, il ne fermait jamais sa porte), on m’avertissait dans la voiture où j’étais resté, et la conférence avait lieu entre Sieyès, Talleyrand et moi. Dans les derniers jours, j’allais ouvertement chez Sieyès, et même j’y dînai.
Il fallait donc être prudent. Il fallait être discret. Et le 18 brumaire est loin d’avoir été préparé au grand jour. En même temps, il fallait aller vite. Aux Cinq-Cents, une partie de la majorité jacobine commençait à se rendre compte du danger, un danger qui résidait dans le jacobinisme lui-même, dans la crainte et la répulsion qu’il inspirait. Cette Chambre devenait plus sage. Elle abrogeait l’odieux emprunt forcé. Si ce mouvement de modération continuait, l’opinion publique allait se détendre. Le coup d’État perdrait ses raisons d’être. On retournerait pour quelque temps à une demi-tranquillité qui n’arrangerait et ne sauverait rien, en attendant une nouvelle crise. L’occasion aurait été perdue et peut-être ne s’offrirait-elle plus, ou bien elle se présenterait moins favorablement. Les circonstances ne seraient plus les mêmes, les bonnes volontés se seraient attiédies. Sieyès, homme de système, Bonaparte, homme d’action, comprirent que, s’ils laissaient passer l’heure, elle risquait de s’envoler pour toujours. Leur prise de contact décisive eut lieu le 30 octobre-8 brumaire. En dix jours, tout fut monté.
CHAPITRE III
L’ORGANISATION
Comme Bonaparte, à ce moment-là, demandait à Rœderer s’il ne voyait pas de trop grandes difficultés à ce que la « chose » se fît, la réponse fut : « Ce que je crois difficile, même impossible, c’est qu’elle ne se fasse pas, car elle est aux trois quarts faite. » Mais on en était toujours au même point. Les trois premiers quarts s’étaient faits tout seuls. Le quatrième ne pouvait pas être laissé à la simple action de la nature. Il voulait une intervention de main d’homme, une sorte d’intervention chirurgicale, dont le succès était moins certain que ne l’affirmait Rœderer, désireux d’inspirer confiance à l’exécutant principal. Rœderer savait qu’il est utile, pour réussir, de croire à ce que l’on espère.
En attendant le grand jour, celui de l’exécution, la difficulté était d’unir un complot presque public à un complot occulte. Pour susciter et entretenir l’état d’esprit nécessaire, pour recruter des adhérents, il fallait donner l’impression qu’on allait agir. Il ne fallait pas, d’autre part, alarmer ceux qu’on se proposait de renverser.
Sans doute, ce n’était pas des trois Directeurs sacrifiés d’avance qu’on avait quelque chose à craindre. On avait le moyen de rendre Barras inoffensif. Moulin ne comptait pas. Quant à Gohier, aveuglé par Joséphine qui tenait très bien son rôle, il venait presque tous les jours rue de la Victoire sans comprendre ce qui se passait. Mais, au-dessous du Directoire, souverain constitutionnel à cinq têtes, il y avait le ministère et un seul des ministres était acquis, le ministre de la Justice, Cambacérès. Il y avait enfin les Conseils, et celui des Anciens était favorable. Quant à celui des Cinq-Cents, à qui il s’agissait d’imposer la nouvelle forme de gouvernement, il était rempli de jacobins et il pouvait, se sentant menacé, prendre le premier l’offensive. C’était ce dont les « brumairiens » avaient peur. Les principaux conjurés étaient si peu tranquilles qu’un soir où ils étaient réunis avec Bonaparte chez Talleyrand, rue Taitbout, tout le monde se tut et quelques-uns pâlirent au bruit d’un escadron de cavalerie qui avait paru s’arrêter à la porte. Ce n’était qu’un détachement de gendarmes qui, tant Paris était peu sûr, escortait la recette des jeux du Palais-Royal.
De quoi parlait-on dans ces réunions secrètes ? En somme, on ne parlait pas de grand chose. On cherchait surtout sur qui l’on pouvait compter. On pointait des noms dans les Conseils, dans l’administration. Berthier, qui connaissait bien le monde militaire, dressait des listes. Quant au plan d’action, il existait déjà. Bonaparte n’eut à s’en occuper d’aucune manière. Tout son rôle fut d’être au service de Sieyès qui, bien avant le retour d’Égypte, avait arrêté ses dispositions de concert avec quelques républicains de ses amis, pour la plupart membres des Anciens. Cornet, le futur comte Cornet, assure que la première idée avait été donnée par Baudin des Ardennes.