Tandis qu’il réfléchissait à tout cela, et que les difficultés lui apparaissaient plus grandes qu’il ne l’avait cru d’abord, il avait un autre souci : Joséphine. Oh ! sans doute, il était bien résolu à la répudier. Il était d’accord là-dessus avec sa famille. A ceux de ses amis qui lui représentaient que peut-être il vaudrait mieux qu’il évitât le scandale d’un divorce, qu’il ne prît pas publiquement la figure d’un mari trompé, il répondait avec fermeté qu’elle partirait, que peu lui importait ce qu’on pourrait dire. Au fond de lui-même, il l’aimait toujours. Il lui venait aussi à la pensée que le concours d’une femme, et d’une femme qui savait plaire, qui avait beaucoup de relations, ne lui serait pas inutile. Ces calculs, son orgueil d’homme, sa passion encore vivante, tout se combattait en lui, lorsque Joséphine, après son voyage manqué, le rejoignit rue de la Victoire. Il eut beau lui faire dire que tout était fini, s’enfermer dans sa chambre, refuser de la recevoir. Elle insista, pleura derrière la porte, amena enfin, pour l’attendrir, ses enfants, Eugène et Hortense, qui unirent leurs sanglots aux siens : après une journée entière, il céda, ouvrit, et, versant lui-même des larmes, la serra dans ses bras. Avec la femme que, malgré tout, il ne cessait d’aimer, il retrouvait un apaisement du cœur et des sens, l’équilibre et la liberté de son esprit. Ce précoce génie n’était tout de même qu’un jeune homme de trente ans troublé par l’amour. Il retrouvait aussi une auxiliaire qui ne serait pas négligeable. Soulagé de ce drame intime, il allait être tout à l’action.
Il fallait encore que quelqu’un se chargeât de la mettre en train, et, contre la vraisemblance, le plus malaisé fut d’aboucher Sieyès et Bonaparte. L’un et l’autre devaient bien savoir qu’ils travailleraient ensemble ou qu’ils ne feraient rien. Cependant, il était difficile que Bonaparte se présentât chez le Directeur et lui dît : « Vous avez besoin d’une épée. Prenez-moi. » Il était aussi difficile que Sieyès fît appeler Bonaparte et lui dît : « Voulez-vous être l’exécutant du projet que j’ai conçu ? »
Trop grands personnages tous deux, et trop méfiants pour s’aborder dans des termes aussi sommaires, ils n’avaient pas non plus l’occasion de se rencontrer, sinon dans des circonstances officielles. L’amour-propre s’en mêlait. Sieyès, déjà âgé, était susceptible et Bonaparte ombrageux. L’un attendait les premiers pas de l’autre. Ils auraient pu s’observer longtemps s’il ne s’était rencontré des hommes décidés à les mettre en rapports pour provoquer et hâter l’événement.
Dans ce coup d’État d’apparence militaire, ce furent, au fond, des parlementaires, des politiciens, qui jouèrent le principal rôle, celui d’organisateurs. Quant aux préparateurs, ce furent des civils aussi et particulièrement des intellectuels. Bonaparte eut pour lui l’Institut et la plus grande partie des gens de lettres, ce qui fait l’opinion dans un pays. Il eut Benjamin Constant. Il eut même, par Volney, les « idéologues » : Cabanis, Tracy, le cercle des « républicains d’Auteuil, » les derniers encyclopédistes, les philosophes voltairiens et athées qui le considéraient comme le seul homme capable de relever la Révolution expirante et de la continuer par des moyens autoritaires. Voltaire, qui n’était ni un libéral ni un démocrate, mais un partisan de l’autorité, eût été de cette école-là. Avec Volney, un homme de théâtre, Arnault, issu de la bourgeoisie d’ancien régime, un journaliste, futur académicien, Regnault de Saint-Jean-d’Angély, tous modérés et du « tiers parti, » comptaient parmi les familiers du général. Regnault en amena d’autres, et, dans le nombre, un écrivain de talent, esprit pratique, caractère décidé, Rœderer, par qui l’entreprise, après avoir un peu trop langui, allait enfin prendre forme.
Nous touchons ici à un point important pour la suite de cette histoire, un point qui en explique beaucoup d’autres et qui rend compte des raisons pour lesquelles l’affaire fut près de manquer. Le bon côté de ce coup de force, c’est qu’il était désiré et provoqué par des juristes et par des penseurs, par des hommes du Code et par des hommes d’étude, en un mot par des civils. Mais, pour le succès, c’en était aussi le côté faible. La préparation et l’exécution se sentiraient de ces origines. Ce qui, d’une part, donnait des chances en retirait de l’autre. Le 18 brumaire serait le triomphe de ceux qui voulaient, comme Portalis, « des lois raisonnables et non des lois de passion ou de colère. » Ce ne serait pas le triomphe de la soldatesque, plutôt portée vers les jacobins, comme on l’avait vu en fructidor. Dans tout cela, les hommes de loi et les hommes de lettres dominaient. Ils croyaient seulement un peu trop à la vertu des idées. Ils croyaient un peu trop que le nom et la présence de Bonaparte suffiraient pour permettre une épuration des Conseils suivie d’un renforcement du pouvoir. De là les incertitudes de la grande journée, où l’on ne fut pas tout à fait sûr de l’armée, où tout dépendit de l’attitude de la troupe au moment décisif. Il peut sembler surprenant que, dans le coup d’État de Bonaparte, la partie la plus incertaine et aussi la moins bien préparée ait été la partie militaire. Rien n’est plus vrai. C’est qu’en réalité ce coup d’État, à l’origine, fut moins celui de Bonaparte que celui de Sieyès.
Il s’en fallait d’ailleurs de beaucoup que tous les officiers généraux fussent disposés à renverser le gouvernement. Jourdan, par exemple, était un fervent jacobin. Il s’en fallait de beaucoup aussi que le vainqueur d’Arcole et des Pyramides fût en bons termes avec tous ses camarades. Quelques-uns avaient leurs ambitions personnelles, le jalousaient, se jugeaient bien dignes de tenir sa place. D’autres craignaient que, s’il devenait le maître, les commodités que leur offrait un état de quasi anarchie ne vinssent à disparaître. L’avantageux Augereau, qui le flattait, eut, jusqu’à Saint-Cloud, l’arrière-pensée que le pain pourrait bien cuire pour lui. Bernadotte avait été d’avis que Bonaparte fût mis aux arrêts à cause de son départ irrégulier d’Égypte. Le ministre de la Guerre, Dubois-Crancé, n’était même pas de la combinaison, et l’on a l’habitude de penser, non sans motifs, que, pour un coup d’État, le concours du ministre de la Guerre n’est pas de trop.
Ainsi, tout avait paru facile dans les heures qui avaient suivi le retour de Bonaparte. A l’examen, l’entreprise présentait des difficultés que l’on n’avait pas soupçonnées d’abord. Il faudrait compter avec des résistances, des questions de personnes, avec les obstacles mêmes qu’offrait la Constitution existante. Car il fallait renverser une machine politique qui, après tout, continuait à fonctionner. D’autre part, il n’y avait pas de temps à perdre. Si les dispositions favorables qui venaient de se révéler au retour d’Égypte n’étaient pas exploitées rapidement, l’enthousiasme pouvait s’éteindre. La confiance que la foule avait en Bonaparte disparaîtrait s’il n’agissait pas. Nouveau, malgré tout, dans le monde politique et dans le monde parisien, sollicité par des conseils souvent contradictoires, Bonaparte cherchait et il hésitait.
Il a raconté plus tard qu’il pouvait choisir, pour faire son coup, entre trois éléments : le Manège, c’est-à-dire les jacobins ; les Pourris, c’est-à-dire Barras ; et les Modérés, c’est-à-dire Sieyès. Il avait refusé de marcher avec les jacobins, dont il avait reçu quelques avances, parce qu’il voulait justement affranchir la France du jacobinisme. Il avait écarté les « pourris » sur lesquels, par définition, on ne pouvait s’appuyer pour créer un régime sain. Et il avait opté pour les modérés parce que c’était parmi eux que se trouvaient les hommes les plus honnêtes, les plus aptes à restaurer une bonne administration, ceux qui répondaient le mieux aux aspirations moyennes du pays.
Le choix fut un peu moins délibéré qu’il ne l’a dit : il arrangeait volontiers les choses dans ses dictées de Sainte-Hélène. Les trois groupes qu’il distinguait étaient représentés dans le Directoire et c’était avec une partie du Directoire qu’il devait marcher contre l’autre. Les deux jacobins du pouvoir exécutif, le président Gohier et le « général » Moulin, étaient des nullités ou peu s’en faut. Il les fréquenta les premiers, ayant été naturellement introduit auprès d’eux par Joséphine, et il ne tarda pas à se rendre compte qu’il se fourvoierait avec ces hommes-là et avec leur parti.
Mais Barras le retint plus longtemps qu’il ne voulait bien l’avouer par la suite. Avec ce Directeur, il avait de bonnes relations qui remontaient déjà loin. C’était Barras qui l’avait distingué au siège de Toulon, qui lui avait mis « le pied à l’étrier » en vendémiaire. Pour cette raison aussi, Barras était porté à le regarder comme une de ses créatures, à le traiter d’un peu haut. Et puis, Barras ne travaillait pas pour les autres, ni pour le bien public, mais pour lui-même. Il avait la réputation méritée de trahir tout le monde. Il était trop voluptueux et trop repu pour être propre à l’action. En outre il était déconsidéré. Le public le méprisait. En dépit de Joséphine et de Fouché qui, par un goût commun du faisandé, donnaient la préférence à Barras, Bonaparte évita de se compromettre avec lui, tout en continuant à cultiver des relations qui ne seraient pas inutiles.