A la même heure, une autre scène se passait dans un autre appartement du Luxembourg, celui qu’occupait le directeur Sieyès. Résolu à en finir, Sieyès croyait avoir trouvé son épée : c’était le général Moreau qui avait, après Novi, sauvé l’armée par une habile retraite. Sieyès attendait le général, revenu d’Italie le jour même, lorsque le retour de Bonaparte lui fut annoncé. Il appela aussitôt Baudin, son ami intime, le confident de ses projets.

Baudin, député des Ardennes, républicain sincère, révolutionnaire authentique, était convaincu qu’un coup d’État était nécessaire, mais il se désolait « de ne pas voir où prendre le bras d’exécution. » Baudin entra chez Sieyès en même temps que Moreau et, en même temps que lui, apprit la grande nouvelle. « Voilà votre homme, dit Moreau à Sieyès, en parlant de Bonaparte. Il fera votre coup d’État bien mieux que moi. » Cependant Moreau devait vouer une haine mortelle à celui qui, par un hasard extraordinaire, venait lui souffler son rôle. Quant à Baudin, il sortit du Luxembourg « ivre de bonheur. » Après avoir désespéré de la République, il la voyait enfin sauvée. Le lendemain matin, on le trouva mort et il ne fit de doute pour personne qu’il était mort de joie.

Bonaparte en France : l’opinion générale était que, depuis longtemps, la Révolution n’avait eu de jour plus heureux. Il y avait un renouveau de confiance chez ses partisans. Ses adversaires étaient abattus. La nouvelle du retour, communiquée aux Cinq-Cents par les Directeurs, fut accueillie au cri de « Vive la République ! » Seuls, quelques groupes jacobins, ceux qu’on appelait les « exclusifs, » ne cachaient pas qu’ils redoutaient un dictateur. Cependant les royalistes consternés se disaient : « Nous voilà en République pour longtemps. »

Bonaparte avait débarqué à Fréjus le 9 octobre. Tout, dans son retour, était audacieux, incroyable et irrégulier. Il avait, sans l’autorisation du gouvernement, laissé son armée en Égypte. Il avait échappé aux Anglais dont les escadres surveillaient la Méditerranée. Il n’avait même pas, en touchant la terre de France, subi la quarantaine qui s’imposait, puisqu’il venait d’un pays où il y avait la peste, et il avait piqué droit sur Paris. Déjà renseigné sur l’état des affaires, l’accueil qu’il avait trouvé lui avait appris tout de suite qu’il était l’homme attendu. A Fréjus, le lieutenant de port avait, le premier, annoncé la nouvelle en ces termes : « Vive la République ! Le sauveur de la France est arrivé dans notre rade. » Et il n’y avait pas eu assez de barques pour conduire les Provençaux à bord de la frégate la Muiron.

Tout le long de la route, Bonaparte avait rencontré le même enthousiasme : seuls les bandits de grand chemin, qui infestaient alors la France, avaient été insensibles à sa gloire car ils avaient, sans vergogne, pillé ses bagages. A Lyon, ç’avait été du délire. Édifié désormais, Bonaparte ne voulut pas à Paris d’un triomphe qui aurait pu le rendre suspect aux uns ou aux autres. Il allait conduire prudemment sa partie. Ayant décidé de rentrer incognito, il revint par la route du Bourbonnais tandis que Joséphine courait au-devant de lui par la route de Bourgogne. Elle avait manqué son coup de surprise. La grande scène de la réconciliation, il faudra la jouer, non plus dans l’émotion d’une rencontre sur les grands chemins, mais à froid, dans la petite maison de la rue Chantereine, qui serait nommée désormais, à cause de lui, rue de la Victoire.

C’est là que Bonaparte était descendu sans que Paris, où il n’était bruit que de son retour, se doutât de sa présence. Au débotté, il s’était présenté chez le président Gohier, et la garde, le reconnaissant, avait crié Vive Bonaparte ! Ainsi tous les présages étaient heureux. Il était l’homme de la situation. Sa campagne d’Égypte ne l’avait pas fait oublier mais désirer. L’idée qu’il avait déjà conçue au moment de Campo-Formio, qu’il venait de mûrir en Orient, devenait réalisable. Diriger la France était son but. Il semblait qu’il n’eût plus qu’à tendre la main pour prendre le pouvoir : il en était encore séparé par des obstacles, que, seules, des circonstances favorables lui permettraient de franchir.

Nous sommes toujours portés à croire que ce qui a réussi devait réussir, que ce qui a échoué était voué à l’échec. Les raisons pour lesquelles le coup d’État serait mené à bien étaient puissantes. Et pourtant, toutes ces raisons auraient pu ne pas suffire. Il s’en est fallu de peu que l’entreprise ne fût manquée. C’est assez d’une maladresse, d’un grain de sable, pour changer le cours de l’histoire, et l’insuccès trouve ensuite dans la « fatalité » ou dans la « force des choses » les mêmes justifications que le succès.

Plus tard, Napoléon lui-même avait oublié les incertitudes qui avaient entouré l’opération, les accidents qui avaient failli l’arrêter. A Sainte-Hélène, il disait à Las Cases : « Toute ma part dans le complot d’exécution se borna à réunir à une heure fixe la foule de mes visiteurs, et à marcher à leur tête pour saisir la puissance. Ce fut du seuil de ma porte, du haut de mon perron, et sans qu’ils en eussent été prévenus d’avance, que je les conduisis à cette conquête : ce fut au milieu de leur brillant cortège, de leur vive allégresse, de leur ardeur unanime que je me présentai à la barre des Anciens pour les remercier de la dictature dont ils m’investissaient. » A distance, Napoléon abrégeait. La vérité est moins simple. La marche des événements fut moins unie.

Elle demandait surtout une préparation soigneuse et de hautes complicités. En rapportant à lui-même et à son prestige personnel l’heureuse issue de l’affaire, Napoléon omettait de dire que, si son coup d’État avait bien tourné, c’était à cause du concours qu’il avait trouvé dans le gouvernement et parce que ce coup d’État avait été organisé à l’intérieur de l’État.

Car il y eut bien conspiration. Si Bonaparte était revenu avec l’intention de prendre le pouvoir, si l’opinion publique lui était favorable, encore fallait-il savoir par quel bout engager l’affaire. Sieyès, prudent et rusé, s’était gardé de se jeter dans les bras du général. Il l’attendait, il voulait le laisser venir. Quant à Bonaparte, dans son hôtel de la rue de la Victoire, il recevait beaucoup de visites, beaucoup d’hommages. Quoi qu’il en ait dit, ce n’est pas avec un simple cortège d’admirateurs qu’il pouvait dissoudre les Conseils et former un nouveau gouvernement.