Il fallait donc un coup d’État organisé de l’intérieur, ce qui est toute la définition du 18 brumaire, et il ne manquait pas de généraux pour se charger de cette besogne. Mais tous n’y étaient pas propres et celui que désignaient en première ligne ses antécédents et son prestige était malheureusement absent. Bonaparte était en Égypte. Malgré sa récente victoire d’Aboukir, malgré les succès de ses lieutenants en Syrie, sa situation restait d’ailleurs difficile, puisqu’il se trouvait bloqué par la flotte anglaise. Il semblait plus que douteux qu’il pût revenir à temps. En tout cas, on ne pouvait l’attendre, et le rappeler eût été donner réveil.

A défaut de Bonaparte, Sieyès avait choisi Joubert, jeune héros républicain que l’on comparait à Hoche pour ses vertus. Cependant Joubert n’était pas une figure de premier plan. Pour qu’il pût s’imposer, il lui fallait une grande victoire. Dans cette idée, Sieyès le chargea du commandement de l’armée d’Italie. A Novi, au lieu de la victoire, Joubert trouva la défaite et la mort. Double catastrophe puisqu’elle accroissait les dangers de la France et de la République et puisqu’elle détruisait les plans de Sieyès.

Au fond, c’était un mal pour un bien. Même si Joubert était revenu vainqueur, il n’est pas dit que son coup d’État ne se fût pas heurté à des difficultés bien supérieures à celles que devait rencontrer Bonaparte. Mais les conséquences du désastre d’Italie rendaient encore plus sensibles et plus pressantes les raisons d’en finir.

Le péril extérieur avait été grand après Novi. Non seulement l’Italie était perdue, mais il semblait qu’après sept ans de guerre la coalition fût sur le point de venir à bout de la France épuisée. Par un suprême effort, Masséna et Brune avaient réussi à l’arrêter, l’un à Zurich, l’autre en Hollande. Les Russes, battus en Suisse, toujours facilement découragés, s’étaient retirés de la lutte. Mais l’Angleterre restait, opiniâtre. Dans la coalition ennemie, elle était l’âme et la caisse. Les hommes clairvoyants comprenaient que la France serait en danger tant que les Anglais ne désarmeraient pas. Ils ne désarmeraient pas tant que les Français occuperaient la Belgique, et la Révolution ne pouvait renoncer à ses conquêtes. L’invasion n’était que retardée. Pour combien de temps ?

A l’intérieur, la situation devenait intolérable. D’août à novembre, les jacobins, par leurs violences, par leurs menaces de recourir à la Terreur, par la mise en vigueur d’un impôt progressif sur le capital, revêtu du nom d’emprunt forcé, achevèrent de désorganiser le pays. Ils achevèrent aussi de se rendre odieux. Le « libérateur » n’en fut que plus désiré. L’opinion mûrissait à vue d’œil. Une réaction semblait inévitable et elle se ferait contre la Révolution si le gouvernement lui-même n’en prenait l’initiative pour la diriger. Les révolutionnaires assagis avaient des raisons de plus en plus fortes d’entreprendre sur de nouvelles données leur opération de salut individuel et public.

Sieyès n’avait pas été découragé par la mort de Joubert. Tenace, il cherchait toujours un général digne de confiance et qui réunît les conditions nécessaires. En attendant de le découvrir, il méditait les moyens d’assurer le succès du coup d’État, il serrait de plus près ses plans, se procurait de nouveaux concours. Il était déjà arrivé à la conclusion que le consentement ou la dissolution du Conseil des Cinq-Cents, — la Chambre, — ne pourrait être obtenu qu’avec l’appui du Conseil des Anciens, — le Sénat. Déjà aussi il s’était mis d’accord avec Lucien Bonaparte. Tous les éléments de la conjuration étaient prêts. On peut même dire que le 18 brumaire était préparé autant qu’il devait l’être, et pas plus, d’ailleurs, qu’il ne le serait. Il ne manquait plus que l’homme, quand, par une sorte de miracle, il survint.

CHAPITRE II
LA PRÉPARATION

Le 13 octobre 1799, Joséphine dînait au Luxembourg, chez Gohier, dont c’était le tour, à ce moment-là, de présider le Directoire. Elle se laissait faire la cour par cet ancien terroriste, ce républicain d’allure austère, qui savait la jolie créole peu farouche, et qui espérait son heure.

Il y avait bien longtemps que Joséphine n’avait eu de nouvelles de son mari. Elle était fâchée avec la famille Bonaparte, elle était couverte de dettes, et, pendant l’absence du général, elle avait été plus que légère. Elle avait ridiculisé le héros, allant jusqu’à s’afficher avec une espèce de boulevardier, M. Charles. Joséphine était justement inquiète de l’avenir. Ou Bonaparte ne reviendrait pas de son aventureuse expédition, ou, s’il revenait, il la répudierait, étant déjà informé de sa conduite. Gohier la pressait de prendre les devants et de divorcer. Quant à Joséphine, il lui était commode d’avoir son couvert mis dans le ménage du Directeur, et ce soupirant haut placé, cette belle relation (elle avait l’habitude, en femme qui a beaucoup vécu, de soigner les siennes), lui apparaissaient comme une garantie pour l’avenir. En effet, elle se servirait bientôt du sentiment que Gohier avait pour elle, mais ce serait pour aveugler le Directeur jusqu’au jour même du coup d’État.

Elle dînait donc avec ses amis lorsque cette nouvelle tomba « sur la nappe : » le général Bonaparte venait de débarquer en France. Gohier, à tous les égards, ne savait trop que penser. Quant à Joséphine, elle eut aussitôt l’intuition du rôle à tenir. D’abord ressaisir son mari, tout de suite, le rejoindre avant son arrivée à Paris, sans perdre une minute. Et tandis qu’on commandait pour elle des chevaux de poste, elle jeta au vieux jacobin ces paroles de grande rouée : « Président, ne croyez pas que Bonaparte vienne avec des intentions fatales à la liberté. Mais il faudra nous réunir pour empêcher que des misérables ne s’emparent de lui. »