Dès lors, tout s'ensuivit. Quand le conseil des Alliés chercha le moyen de désarmer l'Allemagne, il oublia le meilleur, qui était de ne laisser subsister que de petites armées attribuées à chacun des États allemands. Il ne connaissait pas ces États. Il donna une armée à toute l'Allemagne, une seule armée, c'est-à-dire qu'il la donna à la Prusse, rendant ainsi au « militarisme prussien » presque autant qu'il lui prenait. Ce jour-là, le public français eut une première inquiétude. Mais on était embarqué. Une fois, seulement, la délégation française, — nous croyons que l'honneur de cette initiative revient à M. Stephen Pichon, — tenta de manœuvrer dans le sens que les événements indiquaient. Elle proposa, timidement, de ravitailler de préférence les Bavarois. C'était le moment où un observateur neutre disait : « L'Allemagne appartiendra au premier qui se promènera avec un saucisson au bout d'une perche. » La suggestion française fut repoussée. On n'insista pas.

Il n'est pas douteux que, dès la première heure, M. Lloyd George et M. Wilson avaient été en garde. Ils ne voulaient pas d'une dissociation de l'Allemagne. Ils n'en voulaient pas pour des raisons philosophiques et politiques. A ces raisons, les négociateurs français n'en opposaient pas parce qu'ils n'en avaient pas. Ils n'en avaient pas parce que leur philosophie était, au fond, la même que celle de leurs interlocuteurs anglo-saxons : le droit des nationalités d'abord, et la nationalité allemande devait avoir les mêmes droits qu'une autre ; l'évolution, et comme l'évolution interdit que l'on revienne en arrière, cinquante ans devaient avoir rendu l'unité allemande indestructible. En partant de là, on fit ce qu'on devait faire : on lui donna la consécration du droit public qui lui manquait, on aida les centralisateurs prussiens à compléter l'œuvre de Bismarck. On nous a dit qu'une politique réaliste et pratique le voulait aussi, qu'une grande Allemagne aux rouages simplifiés, formant un tout économique, serait, pour nos réparations, un débiteur plus sûr qu'une Allemagne composée de petits États médiocrement prospères. Ce raisonnement commence à apparaître comme une des folies les plus remarquables de l'histoire moderne. Nous y avons gagné que 40 millions de Français sont créanciers d'une masse de 60 millions d'Allemands, et pour une créance recouvrable en trente ou quarante années.

On se demande comment, dans ces conditions, licence n'a pas été laissée à l'Allemagne d'annexer l'Autriche. Après tout, l'Autriche, province allemande, représentée en 1848 au Parlement de Francfort, n'avait été tenue à l'écart de la grande Allemagne, de la mère commune des Germains, que par des causes historiques et dynastiques. L'État des Habsbourg ayant cessé d'exister, il n'y avait que des raisons politiques qui pussent déterminer les Alliés à interdire aux Allemands d'Autriche de se réunir aux autres Allemands. Ces raisons étaient si fortes qu'elles ont triomphé contre le principe des nationalités et le droit des peuples. Il eût été absurde et scandaleux de permettre à l'Allemagne vaincue de jouer à qui perd gagne et de retrouver plus de territoires et de population qu'elle n'en restituait. Encore ne sommes-nous pas bien sûrs que, sans la presse et l'opinion publique, qui, cette fois, grondèrent, la séparation de l'Autriche eût été maintenue et que le gouvernement français n'y eût pas renoncé. Il y avait peu de certitude, peu de fixité chez nos négociateurs et leurs conseillers, parce qu'ils n'avaient ni vue d'ensemble ni doctrine. Un moment, ils songèrent même au jeu dangereux des « compensations ». Contre la rive gauche du Rhin abandonnée à notre influence, l'Allemagne eût annexé l'Autriche. O naïfs diplomates napoléoniens, disions-nous alors, savez-vous ce qui arrivera? C'est que vous n'aurez pas les provinces rhénanes et que l'Allemagne gardera l'Autriche.

Elle ne renonce pas à l'espoir de la prendre un jour. C'est, à portée de sa main, une tentation permanente. Elle en a d'autres. Concentrée à l'intérieur, l'Allemagne a été dissociée à sa périphérie. Des millions d'Allemands vivent au voisinage immédiat de ses frontières, six ou sept en Autriche, trois en Tchéco-Slovaquie. La dissociation de l'unité allemande, dont les Alliés n'ont pas voulu au dedans, ils l'ont réalisée au dehors. La raison, l'expérience l'indiquent : cette œuvre est fragile et mauvaise. S'il était bon que des portions de pays germaniques fussent écartées de l'unité allemande, il fallait aussi que d'autres portions en fussent isolées. Sinon, les morceaux, soumis à l'attraction d'un grand État allemand, tomberont tôt ou tard sous sa dépendance.

Ainsi, les Alliés ont reculé devant les dernières conséquences de leurs principes. Ils ont démembré l'Allemagne tout en l'unifiant. Par là leur œuvre est illogique et incohérente. Elle est fragile aussi. Et les hommes qui ont succédé aux négociateurs de la paix, qui ont reçu leur héritage, se trouvent aujourd'hui dans un grand embarras devant cette Allemagne compacte, unie, et aux pourtours de laquelle paraissent des irrédentismes qui l'excitent à poursuivre l'achèvement de son unité. Après avoir tourné le problème allemand sous toutes ses faces, M. Millerand, n'ayant en main que le traité de Versailles, s'estimant lié par ce traité, en est venu, à la Conférence de Spa, à essayer de la collaboration et de la coopération avec cette trop grande Allemagne. Quelle que soit la différence qu'il y ait de la victoire à la défaite, c'est un peu la situation et l'état d'esprit de Thiers après 1871. Nul mieux que Thiers n'avait annoncé les difficultés et les malheurs qui résulteraient de l'unité allemande. Cette unité faite, il se sentit comme accablé. Il pensa que nous n'avions plus d'autre recours que de nous entendre avec cette puissante Allemagne et de collaborer avec elle. L'homme des discours prophétiques de 1865 et de 1856 ouvrait la voie à une politique qui devait s'épanouir un jour avec M. Joseph Caillaux. Prenons garde d'être encore placés sur ce chemin dangereux.

En 1919 comme en 1866, tout a dépendu des idées qui régnaient en France. Faut-il accuser seulement M. Wilson? Lorsqu'il débarqua sur le continent européen, après l'armistice, le président rapportait chez nous les idées de Napoléon III, à peu près comme Ibsen nous avait ramené George Sand et Tolstoï Jean-Jacques Rousseau. Le succès fut du même ordre : M. Wilson trouvait un terrain préparé. Contre ses « idées napoléoniennes », les esprits étaient sans défense. Ils n'en avaient pas d'autres à opposer aux siennes et une paix générale, œcuménique, comme celle qu'il s'agissait de conclure, se fait avec des principes et des idées. Celles qui prévalaient jusque chez les négociateurs français étaient favorables à l'unité allemande. Ils ne croyaient pas que la dissociation fût possible. Ils la désiraient même faiblement. Et ce n'était pas en elle, mais dans la révolution, dans la conversion de l'Allemagne par la démocratie, qu'ils mettaient surtout leur espoir de rendre l'Europe habitable et sûre. Ce qui s'est passé dans les pays germaniques entre la chute de Guillaume II et la signature de la paix, le mouvement de centralisation qui a suivi la chute des dynasties : tout a été prétexte à persister dans l'abstention. On a refusé de prendre au sérieux, quand on ne les a pas découragées, les tentatives de république rhénane et c'est tout juste si leurs promoteurs n'ont pas été tournés en ridicule. Comme si les précurseurs, tant qu'ils n'ont pas réussi, n'étaient pas toujours un peu ridicules! Un fort honnête homme, alors haut placé, très bon patriote, animé des intentions les meilleures, à qui nous parlions du docteur Dorten et de l'inquiétude qu'il donnait aux autorités prussiennes, nous répondait que c'était très intéressant, mais qu'il ne fallait pas oublier que l'unité des nations se resserre et se trempe par la défaite et par le malheur. Ces raisons ont été déterminantes. On subissait l'analogie de l'histoire de France et la doctrine de l'évolution, cette évolution uniforme qui doit pousser tous les peuples, toutes les races, par les mêmes voies, à la concentration. C'est à peu près comme si l'on disait que l'évolution doit conduire la langue allemande à devenir analytique au lieu d'être synthétique, à renoncer aux mots composés et à ne plus rejeter à la fin des phrases les participes et les infinitifs.

Ainsi a été conservée l'unité allemande. A Versailles, où elle avait vu le jour en 1871, elle a été consacrée par les Alliés sous la présidence d'un Français et la paix a été signée avec « l'Allemagne d'autre part ». Cela ne veut pas dire que l'unité allemande reste à l'abri des accidents ; nous avons même vu le séparatisme renaître sous des formes nouvelles et encore timides à mesure que l'Allemagne réagissait contre le socialisme et la révolution. Rien n'est fini peut-être, et la fragilité de la paix laisse entrevoir plus d'une possibilité de bouleversements dans l'Europe centrale. Ces bouleversements ne nous seront pas nécessairement favorables et ils nous exposeront à de nouveaux dangers, ils exigeront de nous de nouveaux efforts. Un rendez-vous à une autre fois est probablement donné à l'Allemagne et à la France. Cette fois-là, il faudra que la politique française, ne soit plus desservie par ses idées.

CHAPITRE IV
SOIXANTE MILLIONS D'ALLEMANDS DÉBITEURS DE QUARANTE MILLIONS DE FRANÇAIS

Le budget militaire de la France pour l'année 1920 égale à lui seul l'ensemble de toutes nos dépenses pour les exercices antérieurs à 1914, soit environ cinq milliards. Quant à la nouvelle constitution de l'armée, le ministre de la Guerre n'a pu promettre mieux qu'un retour au service de deux ans. Tous les hommes valides resteront mobilisables jusqu'à la cinquantaine. Pourquoi, l'Allemagne étant battue, cette lourde charge, ce dur effort? Parce que, selon les paroles du ministre, M. André Lefèvre, « l'Allemagne n'accepte pas sa défaite ». Mais pourquoi ne l'accepte-t-elle pas? Pourquoi l'idée d'une revanche allemande est-elle si peu absurde que nous soyons obligés de revenir au régime de la paix armée? Quelles sont donc les forces et les influences qui vont déterminer la nature des rapports dans lesquels la France et l'Allemagne vivront à l'avenir?

Au point de vue purement humain, il est normal et naturel qu'une guerre décisive, surtout quand elle a été une guerre de peuple à peuple, laisse au vaincu du ressentiment contre le vainqueur, tandis que le vainqueur, satisfait, ne comprend pas que le vaincu lui garde rancune. Telle a été, grossièrement résumée, l'histoire des relations franco-allemandes de 1871 à 1914. Cette histoire a été, si l'on veut, celle d'un énorme malentendu, mais d'un malentendu qui était fatal de la part des Allemands. Elle s'est terminée d'une manière qui, dans la suite des siècles, enchantera également les moralistes vertueux et les moralistes railleurs. Les vainqueurs de Sedan ont, d'eux-mêmes, remis en question leur victoire. Bismarck leur avait pourtant assez répété de sages conseils qu'il résumait par le précepte : Quieta non movere. A défaut de Bismarck, le bon sens indiquait (et c'est ce qui empêchait certains Français de croire à la possibilité de la guerre) que l'Allemagne devait éviter de casser quoi que ce fût dans une Europe formée à sa convenance, d'attenter à un état de choses dont elle était l'unique bénéficiaire, et au maintien duquel elle était la plus intéressée. L'Empire allemand aurait dû être conservateur. C'est lui qui s'est chargé de tout renverser. A quoi cette formidable erreur a-t-elle tenu?