La disparition des dynasties secondaires ne rendait pas impossible une politique de dissociation de l'Allemagne. Elle la rendait infiniment plus difficile. Le particularisme personnifié par des princes nous eût fait des avances de lui-même. L'intérêt de ces princes les y eût engagés et ils eussent possédé les moyens diplomatiques nécessaires pour entrer en conversation. Imaginons Guillaume II chassé de Berlin, tandis que Charles Ier reste à Vienne, Louis III à Munich, l'autre Guillaume, roi de Wurtemberg, à Stuttgart, etc. Aussitôt, ils se tournent vers le vainqueur. Ils implorent sa protection. Ils cherchent à obtenir de lui des avantages, de la sécurité pour eux-mêmes et pour leurs peuples. Charles Ier communique avec Paris, comme il l'a déjà cherché pendant les hostilités, par la cour de Madrid. Louis III s'adresse à Bruxelles et se souvient qu'Albert Ier a épousé une princesse bavaroise. Le Wurtembergeois, moins bien placé parce que ses parentés russes ne peuvent plus lui servir à grand'chose, trouve dans sa généalogie d'autres intermédiaires. De même pour le Saxon, pour le Badois et les moindres seigneurs. C'est à qui se fera bien venir et donnera des gages le premier.

Après le raz de marée de novembre 1918, ces commodités n'existaient plus et la révolution allemande, en raison de son caractère d'opportunité, marchait dans un sens unificateur. La défaite laissait le particularisme sans voix et sans moyens d'action, subsistant quand même à l'état de désir vague et d'instinct parce qu'il répond à la nature des choses, mais dépourvu de l'instrument politique qui lui eût permis de se manifester. La social-démocratie, principale bénéficiaire de ces journées de révolution trop facile, travaillait d'ailleurs tout de suite dans le sens d'une centralisation renforcée. Le Vorwærts l'avait dit le 3 novembre : « Plus l'empire est démocratique, plus son unité devient sûre et plus grande sa force d'attraction. La grande Allemagne, qui déjà semblait se faire en 1848 et dont les contours se dessinent de nouveau devant nous, avait été conçue sous la forme d'un État démocratique. » Dans la mesure où ces journées de novembre ont été républicaines, elles ont été favorables à l'unité de l'Allemagne[2].

[2] Le 20 juillet 1920, à l'Assemblée nationale de Vienne, le député « grand-allemand » Angerer (grand-allemand, c'est-à-dire partisan du rattachement de l'Autriche à l'Allemagne) déclarait : « Nous ne permettrons pas la restauration de la monarchie en Autriche parce qu'elle enterrerait pour toujours toute possibilité de rattachement ». On ne saurait mieux dire que l'élément dynastique est essentiel au particularisme. Et ce qui est vrai de l'Autriche l'est également de la Bavière et des autres États allemands.

Les conducteurs de la politique française s'en rendaient-ils compte? Leur esprit était visiblement ailleurs. Ils pensaient à l'on ne sait quels projets d'intervention en Russie à l'heure où toute leur attention eût dû se tourner vers l'Allemagne. Pas plus à ce moment-là qu'à aucun moment de la guerre, ils n'avaient de plan, parce qu'ils n'avaient pas d'idée directrice. Néanmoins, on pouvait leur prêter l'intention d'utiliser la victoire pour tenter une dissociation de l'Empire allemand. Pour leur épargner des erreurs et des fautes, il importait de les avertir que la démocratie allemande ne travaillait pas dans ce sens-là, qu'elle représentait un courant historique favorable à l'unité, le même d'où l'empire des Hohenzollern était sorti. Dans le mémorial où il défend l'œuvre de la délégation française à la Conférence de la paix, M. André Tardieu, invoquant notre témoignage, affecte de croire que nous considérions alors comme impossible une dissociation de l'unité allemande et comme impraticable pour nous et pour les Alliés toute politique tendant à ce résultat. Nous avertissions, au contraire, que les conditions étaient changées, qu'on se fût trompé du tout au tout si l'on avait cru que les liens de l'unité avaient été relâchés par la révolution de novembre et que, par conséquent, pour dissocier l'Allemagne, il fallait songer à d'autres moyens.

L'avertissement était certainement inutile, puisqu'il a été pris comme un conseil de s'abstenir quand il était destiné à exciter les imaginations et à les rendre plus ingénieuses. Il n'eût servi à rien de ne pas se rendre compte que l'Allemagne de 1918 n'était plus celle de 1866 où les princes germaniques se battaient contre la Prusse. Il n'était pas question non plus de faire en Allemagne du séparatisme, comme nous disions, « sur commande ». Le séparatisme allemand n'a jamais été provoqué du dehors. Les expériences de Napoléon Ier ont été décisives à cet égard. La vraie politique de la France consistait à favoriser les mouvements de sécession qui se produisaient naturellement à l'intérieur, et une instruction du dix-huitième siècle au ministre de France accrédité près de la Diète germanique disait en termes excellents : « Bien entendu que M. de Chavigny évitera soigneusement de paraître jamais l'auteur de ces sortes de mouvements ; car il suffirait que l'origine en fût connue pour que des effets contraires eussent lieu ». Ce qui n'empêchait pas la politique française, conformément à un principe toujours maintenu depuis la paix de Westphalie, d'intervenir par tous les moyens, y compris ceux de la force, lorsqu'un des États de l'Allemagne faisait mine de vouloir soumettre et rassembler les autres.

Il n'était même pas besoin de connaissances historiques pour retrouver ces règles de conduite aussi simples que sages. Le bon sens y suffisait. D'ailleurs, le particularisme allemand a des racines si profondes, il est tellement commandé par le génie de la race et celui des lieux, qu'un philosophe errant, un bohème politicien, Kurt Eisner, devenu par le hasard des révolutions dictateur à Munich, ne tardait pas à se tourner vers la France et, par des appels d'un idéalisme bizarre, cherchait à entrer en contact avec le gouvernement français. Un officier allemand le tua comme un chien.

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« Il m'a fait trop de bien pour en dire du mal. » Ainsi doivent penser les Français de Georges Clemenceau. Mais ses idées et son œuvre, qui en découle, ont besoin d'être jugées. Homme de la guerre, M. Clemenceau n'était pas préparé à la paix. Il songeait à faire le plus de mal possible à l'Allemagne, et, là-dessus, Keynes, qui l'a vu au Conseil suprême, lui a rendu un témoignage éclatant. Seulement sa haine n'était ni informée ni clairvoyante. Pareil à ces vieux briscards que nous avons vus, à Mayence, rire amèrement quand un chef à l'esprit ouvert leur demandait de distinguer les « Rhénans » des Prussiens.

Le jour même où, plaidant les circonstances atténuantes pour le traité de Versailles, il priait le Sénat de croire qu'il eût dissocié l'Allemagne s'il l'eût pu, M. Clemenceau apportait la preuve qu'il ne croyait pas à l'efficacité de cette dissociation. Il invoquait ses souvenirs de 1870 et il donnait en exemple la Bavière qui, non seulement avait marché avec la Prusse, mais qui avait montré dans la guerre une férocité inoubliable. Il y a pourtant d'autres choses que la politique ne doit pas oublier. En 1870, l'armée bavaroise, bien que commandée par un prince prussien, était encore distincte de l'armée prussienne. Surtout elle n'avait reçu que dans une faible mesure le dressage prussien. Son infériorité militaire était manifeste et c'est sur elle que les Français remportèrent la plupart de leurs succès pendant la campagne. L'armée de la Bavière, en 1870, était à celle de la Prusse ce que l'armée autrichienne, en 1914, était à l'armée allemande. Quand l'indépendance des États allemands, même dans un système fédéral, ne servirait qu'à maintenir ces différences et ces inégalités de niveau, elle ne serait pas d'un poids négligeable. Ainsi la centralisation par la Prusse, au point de vue de la sécurité européenne, est ce qu'il importe avant tout d'éviter.

Il est malheureusement certain que ce principe salutaire était étranger à l'esprit des négociateurs français. Encore plus à celui des autres négociateurs pour qui l'existence de l'État allemand était non seulement un fait, mais un fait légitime. On partit de là. Et même toute question de droit international public fut écartée. Quand M. Jules Cambon eut un scrupule et demanda si la Bavière, possédant, d'après la Constitution de 1871, une représentation diplomatique, ne devait pas être convoquée à la signature pour que l'instrument de la paix fût en règle, le problème fut examiné et tranché, séance tenante, par la négative.